Serge Gainsbourg – Histoire de Melody Nelson (Philips)

Publié par le 22 octobre 2012 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

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Nous sommes en 1971. Gainsbourg a 43 ans et quelques grands tubes derrière lui (« Le Poinçonneur Des Lilas », « Intoxicated Man », « Initials B.B. », « Bonnie And Clyde », « je T’Aime…Moi Non Plus »…). Et comme ce n’est pas un homme à se reposer sur ses lauriers, il va prendre tout le monde de contre-pied en planchant sur un projet fou.

Ce projet, un concept-album, sera orchestré par le compositeur et arrangeur Jean-Claude Vannier.

L’identité des musiciens qui y participent restera un mystère pendant des années. On apprendra bien plus tard le line-up officiel : Dougie Wright à la batterie, Vic Flick et Big Jim Sullivan à la guitare, Herbie Flowers a la basse. Le même Flowers qui enregistrera peu de temps après la fameuse ligne de basse de « Walk On The Wild Side » de Lou Reed.

La pochette est signée Tony Frank, le photographe de Salut les Copains. Jane Birkin y apparaît en nymphette sexy, jean dégrafé cachant son ventre et sa poitrine. Elle est alors enceinte de Charlotte, qui naît le 22 avril 1971.

Le concept-album sort le 24 mars 1971 et est boudé par le public français.  Il cartonnera pourtant auprès des anglo-saxons (ils ont toujours su apprécier mieux que quiconque la bonne musique, contrairement à nous pauvres français).

Gainsbourg devient conteur ou plutôt narrateur, il ne chante pas mais parle. Il nous raconte une histoire, celle de Melody Nelson. Vannier est revenu plus tard sur la technique d’écriture de Gainsbourg « Il s’est débrouillé pour que les textes de Melody Nelson forment des sonnets, pour que les mots aient une intensité dramatique, une « forme dangereuse » à la Heredia. D’après lui, cette structure poétique le faisait entrer dans la case écrivain. (…) On avait conscience qu’on s’attaquait à quelque chose de paranormal. Serge croyait qu’on aurait un tas de covers (reprises) – il adorait ce mot – et rêvait d’une Ballade de Melody Nelson chantée par Richard Anthony. » »

Il en obtiendra un paquet, et non des moindres : Portishead, Beck, Michael Stipe (REM), Placebo pour ne citer qu’eux….

Le récit commence. Serge Gainsbourg est au volant de sa Rolls Royce Silver Ghost de 1910. Une ligne de basse débarque en premier lieu. C’est elle qui sera le premier accompagnateur du récit, suivie par une batterie discrète et des petits riffs de guitare subtils venant parsemer l’histoire comme autant de péripéties à prévoir.

Des violons font irruption. Le danger se rapproche, comme le confirment les grattes qui s’emballent partant en rock’n roll avant de céder de nouveau leur place, au profit d’un orchestre symphonique de toute beauté. « Merde ! J’aperçus une roue de vélo à l’avant qui continuait de rouler en roue libre et comme une poupée qui perdait l’équilibre. » C’est l’accident !

Les compositions, entre rock et musique classique, sont fantastiques, extrêmement soignées. On le sait, les symphonies classiques n’ont pas d’équivalent pour faire monter l’intensité crescendo puis redescendre soudainement. Elles servent parfaitement la narration.

L’accident marque la rencontre entre Gainsbourg et Melody Nelson. Ils entament un dialogue tous les deux a la fin de cet extraordinaire premier morceau long de plus de 7mn30. (« Tu t’appelles comment ? » « Melody. » « Melody comment ? » « Melody Nelson. »)

Jane Birkin est Melody Nelson. Elle ne fait d’ailleurs que prononcer son nom. Une basse merveilleuse donne le ton. La gratte et les cordes font le reste. Gainsbourg s’éprend d’elle tout de suite. Cette « adorable garçonne », « aimable petite conne » de 14 ans lui plaît bien (Ballade de Melody Nelson).

Après la rencontre, la séduction et donc les violons (Valse De Melody).

Retour de la gratte (sèche) dans « Ah Mélody ». L’accord est très simple et très harmonieux. Ce morceau a dû faire un drôle d’effet au duo du groupe Air, car ce qu’ils ont composé ensuite sur (l’excellent) Moon safari s’en rapproche furieusement.

Gainsbourg ne parle plus, il chantonne, euphorique. On devine son amour naissant pour la gamine. Il est même complètement gaga (« tu m’en auras fait faire des conneries. Hue hue et ho, à dada sur mon dos »). Soudain la naïveté de la gratte laisse place aux cordes et Gainsbourg se fait menaçant « si tu m’as menti j’en ferai une maladie. Je ne sais pas ce que je te ferai… »

On retrouve ici ce thème cher à Gainsbourg de l’attraction d’un homme mûr pour une minette. On pense à  Nabokov et sa Lolita forcément, qui fascinait Gainsbourg. Pour l’heure tout n’est que suggestion, comme dans « Les Sucettes ». Ce sera totalement assumé plus tard avec « Lemon Incest », quand il sera devenu Gainsbarre.

Rendez-vous est pris dans « L’Hôtel Particulier ». Raconté de façon cool et nonchalante par le chanteur/narrateur sur une gratte simple, blues en parfaite harmonie.

Ensuite, ce sont les ébats des deux amants qui sont suggérés (« En Mélody ») dans une version instrumentale des plus funky qui laisse entrevoir la fougue qui les habite. Visiblement, ils prennent leur pied. Nous aussi ! Jane/Melody confirme avec ses petits rires coquins (un peu niais parfois).

Melody doit repartir, retrouver Sunderland.  Elle disparaît de la même façon qu’elle est arrivée dans cette histoire : par un accident. Un crash d’avion cette fois, fatal celui-ci.

Dernier morceau : cargo culte. Dernier chapitre de l’histoire. Gainsbourg chuchote pour nous raconter le drame. Il a son explication. « Je sais moi les sorciers qui invoquent les jets dans la jungle de Nouvelle-Guinée. Ils scrutent le zénith, convoitant les guinées que leur rapporterait le pillage du fret. Ces naufrageurs naïfs armés de sarbacanes qui sacrifient ainsi au culte du cargo en soufflant vers l’azur et les aéroplanes. » Le narrateur cherche sa bien-aimée « Où es-tu Melody ? Et ton corps disloqué hante-t-il l’archipel que peuplent les sirènes ? »… Des voix d’anges semblent l’accueillir.

La basse est la même que celle du premier morceau, « Melody ». La durée avoisine aussi les 7 mn 30. Et pour conclure, on entend les présentations (« Tu t’appelles comment ? » « Melody. » « Melody comment ? » « Melody Nelson. »), comme au début. La boucle est bouclée.

Gainsbourg a gagné son pari. On le savait grand musicien. Confirmant ses talents littéraires, il est également devenu un grand écrivain. Il réitèrera cinq ans plus tard avec L’homme à tête de chou, autre album-concept très réussi.

Histoire de Melody Nelson a été adapté pour la télévision par Jean-Christophe Averty pour Noël 1971. Un résultat guère transcendant.

On peut regretter la durée du disque : 7 morceaux, 28 minutes. Plutôt un court métrage donc, mais avec un casting haut de gamme et un génial metteur en scène.

 

JL

Ballade de Melody Nelson by Serge Gainsbourg on Grooveshark

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