Robert Fripp – Exposure (Polydor)

Publié par le 9 décembre 2012 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

fripp« You better start swimmin’ / Or you’ll sink like a stone / For the times they are a-changin’ … » – Bob Dylan.
« Changes / Turn and face the strain / Changes / Oh, look out you rock ‘n rollers … » – David Bowie

En 1975, le Punk, courant musical destructeur et nihiliste balayera toutes les anciennes tendances, et en particulier le Glam-Rock et le Rock Progressif. Appartenant à la deuxième famille, Robert Fripp, est le membre fondateur du groupe King Crimson qui mutera de fil en aiguille en un trio (Robert Fripp – Guitare, John Wetton – Basse, Bill Bruford – Batterie), David Cross au violon quittera le groupe avant l’enregistrement de Red (1974) et le percussionniste azimuté Jammie Muir, après la sortie de Lark’s Tongues in Aspic (1973), partira en Ecosse pour une vie monacale et continuera sa carrière dans la peinture.

Après trois albums réalisés coup sur coup (de 1973 à 1974), Lark’s Tongues in Aspic, Starless & Bible Black, et Red, le groupe remporte un franc succès dans les pays européens (France, Italie, Angleterre) et s’épuise par le devoir des représentations scéniques, et sa spirale infernale studio-répétition-concert, studio-répétition-concert, studio-répétition-concert… Rituel stakhanoviste qui transforme nos artistes en véritable hamsters d’appartement. Fripp mettra un terme à la formation. John Wetton rejoindra par la suite Uriah Heep, et Bill Bruford, ex-membre du groupe Yes finira sa carrière en solo.

Nous sommes donc en 1975, et Fripp partira pour une mini-tournée européenne avec Brian Eno, sous la formule d’une « petite unité indépendante, mobile, et intelligente ». Eno aux synthétiseurs et aux magnétophones à bandes « revox », et Fripp à la guitare. Les shows sont axés sur les « Frippertronics ». La technique des « Frippertronics » est en réalité un concept trouvé par Eno qui consiste à utiliser deux magnétophones à bandes, répétant en boucles chaque note jouée par Fripp, et qui plages sonores sur plages sonores, tel un mille-feuilles synthétique, créera une musique ambiante cosmique feignant la présence d’une centaine de guitares.

Après cela, Fripp cesse toute activité pendant un an et entame une petite trêve, qui l’amènera à suivre des cours spirituels au sein de l’association de « l’éducation continue » fondée par john Godolphin Bennett, disciple de George Gurdjuieff, sur l’occultisme et l’ésotérisme. Fripp en ressortira ressourcé bien qu’un peu meurtri, il qualifiera cette expérience comme étant « physiquement douloureuse et mentalement terrifiante« .

Il reprendra sa carrière en jouant quelques notes de guitares sur le premier album de Peter Gabriel (1976), et notamment du banjo sur « Excuse me ». Appelé à la rescousse par Eno, il jouera sur Heroes (1977) de David Bowie, improvisant sur des morceaux non-écoutés au préalable (!). Il jouera également sur des albums de Talking Heads, Blondie, en pleine période ‘Punk’, et entre temps travaille sur des chansons pour un album solo, son premier commencé en 1977, et sorti en 1979.

Ce projet initialement appelé « The Last of the Great New York Heartthrobs », sera enrichi par la présence de plusieurs musiciens avant-gardistes : Phil Collins, Tony Levin (qui jouera de la basse avec la nouvelle version de King Crimson, en 1981), Brian Eno, Peter Hammill (de Van Der Graaf Generator), Daryl Hall (de Hall & Oates), Peter Gabriel, etc…

Il était censé représenter le troisième volet d’une trilogie, commencé par Sacred Songs de Daryl Hall, et du deuxième album de Peter Gabriel. Ces deux opus étant produits par Fripp.

L’album s’ouvre avec des paroles échangées entre Fripp et Eno. Eno : « Can I play you some of the new things I’ve being doin’ which I think could be commercial« . Des gammes vocales se font entendre, pratiquement les mêmes que sur l’abum d’Eno Music for Airports (1978). Puis une sonnerie de téléphone, quelqu’un décroche, et une guitare répond…

« You burn me up I’m a cigarette », un rock’n’roll très speedé, en forme de boutade trompant l’auditeur en le mettant sur une fausse piste. Le morceau se termine sur des notes jouées au piano de manière très frénétique, à l’instar d’un Jerry Lee Lewis.

L’expérience mystique et transcendante de Fripp au sein de l’association de J.G.Bennett est présente en permanence sur l’album.

Durant ce premier morceau très rock’n’roll, il glissera l’enregistrement d’une intervention d’un sage hindou, Shivapuri Baba : « Think of God alone, dismiss every thought from your mind and you will see God« .

Le ton est donné, cet album rassemblera tous les extrêmes possibles pour créer un ensemble hétéroclite. Un Rock’n’roll burlesque, des assemblages de paroles incongrues, parfois à l’envers, des citations mystico-ésotériques, des sons planants aux « Frippertronics », etc…

L’inquiétant « Disengage », chanté de manière excitée par Peter Hamill, avec en arrière-plan une guitare qui sonne comme une sirène alertant le danger. Les paroles sont délirantes : « Mrs Marion is strict with her servant / She asks me to wait in the hallway / Where I’m doing my best not to, not to, not to shake ! »

« Breathless » le ‘King Crimson-ien’ est remarquable avec une rythmique à la batterie très virile, et des changements de tempo, très progressif en somme. « Chicago » commence très lentement avec une basse lourde et lancinante (Tony Levin), le piano est contrôlé et discret, et la guitare fripp-ienne arrive comme une brume cauchemardesque. Joanna Walton, la petite amie de Fripp à l’époque, est l’auteure des paroles. Elle écrira également les textes sur « Mary » et « North Star », deux ballades amoureuses, l’une chantée par Terre Roche, et l’autre par Daryl Hall, avec des échos à la guitare planante de Fripp.

Terre Roche est l’une des trois sœurs Roches qui ont fondé le groupe folk-Rock The Roches, mais Terre Roche n’est pas qu’une chanteuse folk… Elle chante calmement sur « Mary » mais hurle littéralement sur « Exposure », titre apparaissant déjà sur l’album de Peter Gabriel, mais ici de manière plus violente. Ce titre commence par des « Hammers » à la guitare (similaires à ceux présents sur « Breathless »), puis aux « Frippertronics » interrompus par une citation de John G.Bennett : « It is impossible to achieve the aim without suffering » (« Il est impossible d’atteindre un but sans souffrir« ).

En effet, l’autodiscipline et une certaine « souffrance nécessaire » pour atteindre un but, une œuvre, constituera le leitmotiv dans la carrière de Fripp.

Sur « Hååden Two », le batteur martyrise ses cymbales, et les notes jouées à la guitare sont perçues comme étant impromptues, créant ainsi une atmosphère inquiétante. Les paroles, elles, sont déroutantes, un enregistrement à la radio, des paroles inversées (à l’endroit ça donne : « One thing is for sure, a sheep is not a creature of the air » ?!), et un Brian Eno qui ricane : « It’s an incredibly pathetic chord sequence« , (« c’est une incroyable et pathétique suite d’accords« ). En effet…

Sur l’album devait être créditée la chanteuse Punk Deborah Harry (Blondie) pour une version de « I Feel Love », mais le projet est avorté. À la même époque, Fripp sera invité sur scène et jouera dans l’ombre pendant les rappels du groupe Blondie. Il y apportera ses petites touches guitaristiques, notamment sur cette reprise disco de Donna Summers.

« Urban Landscape » et ses sons frippertroniques inquiétants créant un épais brouillard, nous sommes au cœur de l’album, et la température est descendue de quelques degrés…
Pas pour longtemps, Peter Hammill et Terre Roche se lancent à un échange volubile sur « I May not have had enough of me, but I have had enough of you » avec une guitare énervée et toujours menaçante. Le morceau s’achève par un lever de bras brutal sur la platine provoquant un scratch en guise de conclusion sonore. Ce titre est apparu en premier sur l’album de Darryl Hall Sacred Songs sous le titre de « NYCNY ».

« ‘NY3 » est en fait un échantillon d’une engueulade entre un couple dans une chambre d’hôtel voisine à celle de Fripp. On peut entendre des paroles répétées comme : « Don’t you call me a slut« , « Well get out, there’s a door« , ou bien « you’re a cocaine sniffer« , avec une partie de guitare complétement azimutée, et schizophrène.

« First Inaugural Address to I.A.C.E. Sherborne House » ne dure que quatre secondes et est une conférence de J.G.Bennett accélérée, et donc inintelligible.

L’album se referme, et nous avons le droit à une version du « Here Come the Flood » de Peter Gabriel, impeccable et émouvante avec en guise d’intro et d’outro, la « Water Music ». Le titre démarre par un court texte apocalyptique de J.G.Bennett.

« Postcript », Eno conclue de manière cynique « so the whole thing’s untrue, a big oax. » (« donc tout le truc est faux, un gros canular« ), le fou rire d’Eno est bouclé et répété … à l’infini.

CB

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