Fugazi – Repeater (Dischord)

Publié par le 19 juin 2015 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

repeaIan MacKaye est un sacré bonhomme. En 1980, non content d’incarner la crème du punk hardcore avec Minor Threat, il fonde en parallèle son propre label, Dischord, véritable apôtre du « do it yourself » (le fameux DIY que vous retrouvez aujourd’hui à toutes les sauces parce que ça fait bien).

Le mot d’ordre : n’attendons pas qu’on vienne nous chercher pour nous filer un coup de main, faisons tout nous-mêmes, comme ça pas de regret. Ça signifie s’assurer du packaging des albums, de la distribution, de la promo (avec les moyens du bord), de l’organisation des concerts… De quoi vivre des moments folklos et abattre un boulot monstre, certes, mais de quoi s’affranchir également de toute pression extérieure et faire ce que bon nous semble.

Pour le client, acheter chez Dischord c’était (c’est) aussi l’assurance de passer directement par le producteur, et à prix cassés. Le commerce équitable en musique, mon bon monsieur. Ceci étant clarifié, intéressons-nous désormais à l’objet du jour.

En 1986, alors que les braises de Minor Threat sont encore fumantes*, MacKaye décide de remettre le couvert (pas tout à fait reposé puisqu’il a entre temps évolué au sein du groupe Embrace). Alors que Minor Threat ne s’embarrassait pas de morceaux qui durent (au-delà de 2 minutes c’était l’exploit), avec Fugazi MacKaye est en quête d’aventure. Pour définir son nouveau groupe, il évoque la rencontre entre Stooges et reggae. Tout un programme. De quoi en faire frémir plus d’un, de quoi engager une révolution sonore.

Après deux premiers EP (compilés sur 13 Songs, qui s’ouvre sur la ligne de basse mythique de « Waiting Room »), Repeater débarque en 1990. Et avec lui, une série de morceaux mémorables.

Notes de guitare suspendues en intro, ligne de basse groovy, riff assassin derrière. C’est parti ! « Turnover » impose le style Fugazi d’emblée, oublié le mode ultra agressif, l’immédiateté de Minor Threat. La tension est ici permanente mais elle préfère parfois se planquer pour mieux ressurgir, jouer avec nous. Entre explosions et breaks espiègles. « I’m only sleeping » avertit d’ailleurs Picciotto. Ouverture incroyable. Repeat.

Ce doit être pour ça que l’album s’appelle Repeater, parce qu’il pousse l’auditeur à appuyer sur la touche repeat à chaque fin de morceau. Machinalement.

La basse de Joe Lally capte l’attention, elle occupe une place primordiale, au centre du jeu. Le duo basse-batterie crée des instrus funky pour MacKaye qui peut presque se la jouer rappeur. « 1,2,3 repeater », merveille de riff sur le refrain. Comme une ritournelle implacable. Puis viennent de sauvages agressions. Le tout s’achèvera sur un bœuf de folie. Emballé, c’est pesé.

En deux morceaux, l’affaire est entendue pour tout le monde. A-t-on besoin de plus pour saisir l’importance de ce disque ? Certainement pas. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas en réclamer davantage, à cor et à cri.

Fugazi fourbit ses armes, elles sont déjà bien aiguisées, elles feront des ravages six albums durant. Mais celui-ci reste un sommet, inégalable.

MacKaye n’a rien perdu de son sens mélodique et délivre comme par le passé son lot de refrains marquants. Les phases instrumentales sont légions, et c’est du caviar pour les oreilles (le break de « Merchandise », l’intro de « Sieve-Fisted Find », la liste est longue).

Lally détonne un peu dans ce milieu avec ses lignes de basse quasi dub, chose peu banale dans une formation post-hardcore. Mais il s’impose avec un style et une classe inimitables.

De son côté, et en toute complémentarité, Brendan Canty déploie une dynamique tantôt funk, tantôt reggae, sans oublier d’être rock évidemment.

C’est là toute la force de Fugazi, créer son propre melting-pot d’influences, avec une musique à forte personnalité. Le mérite de MacKaye est grand, lui LA star du groupe, qui a eu l’intelligence de ne pas tirer la couverture à lui, laissant comme on l’a dit un vaste terrain d’expression à sa session rythmique et partageant même le lead vocal ainsi que le lead guitar avec Guy Picciotto. Là où généralement le chanteur relègue ses comparses aux choeurs, là où l’un assure la guitare solo et confie la guitare rythmique au copain, les deux sont ici « au même niveau » et laissent leurs styles se marier ou s’entrechoquer. Le collectif avant tout. Quand on entend le résultat on ne peut que lui donner raison.

Puisqu’on parle guitare, le riff d’intro de « Blueprint », quand il se dessine pour la première fois se place d’entrée de jeu comme quelque chose qu’on n’oubliera jamais. Et il y a ce « nevermind what’s been selling is what you’re buying » répété en boucle sur la fin. S’il fallait en choisir une, ce serait peut-être celle-ci. Mais pourquoi choisir ? Il y en a 11**.

« Shut The Door » conclut les débats alternant couplets posés et refrains hurlés (avec encore une fois un break basse/batterie magistral). « Shut the door so i can leave » demande MacKaye. Voilà une porte qu’on est toujours bien malheureux de fermer.

Repeater fait partie de ces (rares) disques qui garantissent un plaisir nouveau à chaque écoute, une redécouverte systématique de passages dantesques. MacKaye a confié que ce nom faisait référence au non moins fameux Revolver des Beatles. Dans un tout autre registre, ils font tout deux partie de la caste des albums légendaires.

 

JL

 

*Trois ans de carrière éclair pour le groupe, séparé en 1983 et dont l’ensemble se retrouve sur l’ô combien indispensable Complete Discography qui comme son nom l’indique…

**14 pour les gourmands qui opteront pour la version Repeater + 3 Songs

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