Radiohead – A Moon Shaped Pool (XL Recordings)

Publié par le 23 mai 2016 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques | 0 commentaire

radioheadRadiohead a plusieurs catégories d’adorateurs, à des stades plus ou moins modérés. Les aficionados ultimes qui bénissent aveuglément la moindre de ses sorties, crient au génie à chaque nouvelle orientation du groupe. Ceux qui guettent les nouveaux albums avec une certaine impatience, conscients que la claque n’est jamais loin mais sachant raison garder quand la déception demeure évidente (The Kings Of Limbs, il faut dire ce qui est, c’était pas ça). Ceux qui ne jurent que par leurs débuts (The Bends, OK Computer quand l’électronique n’occupait pas une part prépondérante comme aujourd’hui).

A moins de faire preuve d’une mauvaise foi consternante, chacun – qu’il se classe dans l’une ou l’autre de ces catégories – se doit de reconnaître l’évidence : Radiohead a marqué son époque. Il s’agit même à n’en pas douter du groupe le plus important de « l’après-Nirvana » pour avoir su à la fois toucher le grand public dans des proportions très larges et satisfaire audiophiles exigeants. Pas sûr que Radiohead ait fait naître l’envie de devenir musicien à autant de futurs artistes que le Velvet Underground ou Nirvana avait pu le faire mais son empreinte est toujours décelable, à degrés divers, dans bon nombre de groupes actuels.

On a pu lire à plusieurs reprises que Radiohead réinventait le rock avec ce nouvel album. C’est totalement faux, évidemment. Ces balivernes ont sans doute été influencées par les propos du manager du groupe qui promettait qu’on allait entendre quelque chose qu’on n’a « jamais entendu« . Habile manière de faire monter la sauce (et là-dessus le groupe en connaît un rayon) mais on ne tombera pas aussi aisément dans le panneau. Radiohead fait du Radiohead, tout en veillant à se démarquer (un peu) de ses prédécesseurs. Beaucoup moins accessible qu’un In Rainbows, bien plus marquant qu’un The King Of Limbs, A Moon Shaped Pool est une nouvelle œuvre dense offerte par Radiohead. Une œuvre qu’il faut patiemment étudier pour en saisir la richesse. Et le temps se chargera de lui attribuer la place qu’il mérite au sein de l’immense discographie du groupe. On peut toutefois se risquer à le situer très probablement dans les hautes sphères.

Les deux singles, de teneur assez classique, avaient rassuré sans toutefois émerveiller. On attendait de voir ce qu’ils donneraient entourés de leurs camarades de jeu. On le sait désormais. Tout ceci est extrêmement beau. Une beauté distante d’abord, de plus en plus évidente ensuite. Quand les écoutes se multiplient, quand les recoins subtils se dévoilent, la luminosité finit par jaillir. Et A Moon Shaped Pool resplendit alors.

« Daydreaming » laissait assez vite deviner son potentiel et sa capacité d’envoûtement, ils ne font désormais plus le moindre doute. L’éthéré « Decks Dark » ne nous laisse guère d’autre choix que l’admiration. Radiohead au sein de son univers unique, nous au milieu de ce pays des merveilles qui redevient assez vite familier. Comme ce « Full Stop » et sa basse omniprésente en arrière-plan qui finit par s’imposer et laisser éclore alors une mélodie sublime. Morceau dément.

Comme d’habitude, Thom Yorke habite ses morceaux, les transfigure, se démène au gré des arrangements multiples et très fouillés.
En grand chanteur qu’il est, il fait également mouche sur la très folk « Desert Island Disk » où l’on découvre un Radiohead depouillé mais conservant de précieux atours.

« Identikit », revenu des limbes (le morceau existe depuis belle lurette mais bénéficie enfin d’une version définitive) rappelle étrangement Alt-J, dont l’influence principale est sans doute… Radiohead ! Ou comment le maître revient donner la leçon à l’élève. Ce titre est par ailleurs l’un des plus chargés en sonorités électroniques (avec le superbe « Tinker Sailor… » qu’on pourrait croire échappé de Kid A/Amnesiac), étonnamment beaucoup plus discrètes que sur les dernières œuvres du groupe. Un disque plus organique donc, mais certainement pas un album à guitares. Quoi donc alors ? Simplement un grand Radiohead.

Les instruments à corde frottées occupent eux une place prépondérante, ce qui permet à certains morceaux d’entrer dans une dimension supérieure (le final haletant de « Burn The Witch », « The Numbers » dont les arrangements renvoient aux travaux mémorables de Jean-Claude Vannier sur Histoire de Melody Nelson).

Une fois de plus Radiohead force le respect. Qu’il sache à chaque nouvel album rebattre les cartes, repenser sa stratégie de (re)conquête du monde et y parvenir presque systématiquement est absolument admirable.

Radiohead n’a plus rien à prouver mais il continue à le faire. Même pas par arrogance. Juste par excès de talent.

JL

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