Pinegrove – Marigold

Publié par le 9 février 2020 dans Chroniques, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Rough Trade, 17 janvier 2020)

Il est bien difficile de parler de ce quatrième album du groupe de Montclair, New Jersey, sans évoquer son contexte de production. Le 21 novembre 2017, Evan Stephens Hall, le chanteur-guitariste et tête pensante du groupe publiait sur le Facebook du groupe un message affirmant qu’il venait d’être accusé d’avoir exercé une forme de coercition sexuelle à l’égard d’une femme avec laquelle il pensait avoir une liaison librement consentie. Il annonçait que le groupe interromprait sa tournée et ferait une pause pour réfléchir à la situation. À ce jour, aucune plainte officielle ne semble avoir été déposée par la jeune femme en question. Un récent article du New Yorker, sans indiquer le nom de la personne, affirmait qu’il s’agissait d’un membre de l’équipe de tournée du groupe. Il était question de pressions psychologiques plutôt que physiques. Par ailleurs, Hall affirmait avoir eu à l’égard de certains des fans des envies qu’il considérait lui-même comme déplacées. En d’autres termes, rien qui, du point de vue du public européen, ne serait considéré comme contraire à la morale – ceux qui pensaient assister à une affaire Matzneff du milieu de l’indie pop n’auront pu qu’être déçu. Seulement, cette nouvelle tomba quelques semaines seulement après les témoignages accablants de fans harcelées par l’ex-guitariste de Real Estate Matt Mondanile et quelques mois après le scandale Pwr Bttm, qui effaça en quelques heures ce nouveau venu sur la scène indie de la surface de la planète. Pinegrove se trouva donc emporté par la spirale #MeToo, même s’il semblait clair que la situation était bien différente de celle des deux artistes sus-cités. A ce moment là, le troisième album de la formation, Skylight (2018), bien qu’enregistré, n’était pas encore sorti et le groupe ne tourna pas pour le promouvoir.

Vous me direz : quel rapport cela a-t-il avec la musique ? Et bien, je vous répondrai : un rapport étroit. Si les stars des années 70 comme Led Zeppelin avaient fait du rock machiste un fond de commerce, leurs scandales sexuels, aussi choquants furent-ils, ne faisant qu’ajouter à la légende, Pinegrove est arrivé au début de la décennie dernière avec une musique bien plus inoffensive, tentant de véhiculer une culture de la sincérité et de la bienveillance. S’inspirant, tant par son discours que par son énergie, de la scène « emo » mais empruntant également au country rock alternatif, Pinegrove créa un chaînon manquant entre Death Cab For Cutie, Band of Horses et The Decemberists où se mêlent songwriting introspectif, arpèges délicats et mélodies entêtantes. Le public s’identifia fortement au groupe, ce qui créa immédiatement un culte autour de lui. On dit même que l’actrice Kirtsten Stewart porterait un tatouage du groupe, représentant les deux carrés imbriqués du deuxième album, Cardinal (2016). Ce public allait-il devoir passer par l’émission Tattoo Cover pour s’excuser d’avoir à ce point adulé un artiste si amoral ? Quelles sont les limites de la bienveillance ? Peut-on encore s’émouvoir pour un groupe qui affiche des sentiments si purs ? À l’écoute de Marigold, on a envie de répondre de façon positive. Dès les premiers sons, une guitare grattée avec énergie, le bruit de la pièce et un soupir annonçant la première phrase de « Dotted Line », on est emporté par la force de conviction de ce groupe. Il y a quelque chose de l’ordre de l’extrême centre chez ce groupe. Oui, c’est « middle-of-the-road », oui, c’est mélodique et bienveillant jusqu’aux limites de la mièvrerie. Mais le truc, c’est que le groupe semble tellement engagé dans cette bienveillance qu’il s’en dégage quelque chose d’intense qui n’est pas sans rappeler le dernier Big Thief – bon, en moins hirsute et mieux habillé, tout de même. Essentiellement porté par les guitares électriques claires et les harmonies de voix, le groupe enchaîne les chansons plaisantes, variant assez peu les tempos ou les grilles mélodiques. Et pourtant, ça marche. Même si Pinegrove ne surprend réellement que sur les deux derniers morceaux. « Neighbor » est une superbe ballade, qui me rappelle le meilleur de Ben Kweller – ce que j’aimerais avoir des nouvelles de ce type ! – et elle se poursuit par six minutes de post-folk instrumental, concluant un album relativement calme sur une note encore plus apaisée.

Autant le dire avec honnêteté, si vous ne jurez que par Burzum et qu’en dehors de quatre Big Muff chaînées il n’existe pour vous point de salut dans le monde du rock, ce disque n’est pas fait pour vous. Mais si vous avez succombé l’année dernière au LP3 d’American Football, mon petit doigt me dit que Marigold pourrait rapidement devenir votre disque préféré de ce début d’année.

Yann Giraud

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