Nirvana – Nevermind (Geffen)

Publié par le 21 novembre 2012 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

nevermind_frontSi vous avez été cryogénisé en 1912 et que vous venez de vous réveillez, pas de pot les gars vous avez raté quelques trucs. Parmi les choses majeures qui se sont passées ces 100 dernières années y a eu la naissance d’un petit gars nommé Kurt Cobain dans le bled paumé d’Aberdeen (état de Wahington) en février 1967.

Dans son adolescence, Kurt est un gamin un peu perdu, jamais vraiment à sa place. Il grandit dans cette ville dont la population est constituée d’après lui de « beaufs bigots mâchonneurs de tabac, flingueurs de cerfs, tueurs de pédés, un tas de bûcherons pas vraiment portés sur les gugusses new-wave« .

Lui est plutôt un petit con à l’esprit rebelle qui aime bien faire chier le monde et notamment les bonnes vieilles valeurs de l’Amérique profonde, en taggant partout « God is gay » par exemple. Il cultive en outre un goût certain pour l’humour douteux comme quand il inscrit un énorme « BOAT » en rouge sur le beau bateau que viennent de s’acheter les voisins.

Toutefois, les gros délires et le rejet de la société ne suffisent pas pour s’échapper de cette existence qu’il juge insipide, il va très vite se réfugier dans la musique. Il écoute un peu de tout mais ses premiers coups de cœur vont pour les gros groupes de Heavy Metal de l’époque (Black Sabbath, Kiss, Aerosmith…). Pas du genre à se contenter des succès commerciaux qui inondent les ondes, il va très vite s’orienter vers des groupes underground qui dépotent, notamment du côté de la scène punk rock/hardcore où il vénère Black Flag et les Melvins dont il deviendra roadie.

Un beau jour, il rencontre Krist Novoselic, une grande tige, passionné lui aussi de punk, qui joue de la basse. Ils décident de former un groupe et après quelques atermoiements, adoptent définitivement le nom de Nirvana. En revanche, ils galèrent pour trouver un bon batteur. Plusieurs se succèdent derrière les fûts mais aucun ne convainc totalement. En conséquence, leurs concerts sont un peu à l’arrache et ne dégagent pas grand-chose. Pour le moment.

Finalement, Chad Chaning finit par décrocher la timbale et enregistre avec Kurt et Krist le premier album de Nirvana, Bleach, publié en 1989 sur le label indépendant qui monte à Seattle, Sub Pop. Ce premier album est extrêmement prometteur, mais pas forcément accessible pour les non-initiés car très brut de décoffrage avec un esprit punk évident.

Jeff Gilbert, ancien journaliste de The Rocket et Guitar World se rappelle les avoir vus jouer à la fin des années 80 et avoir été scié par leur énergie et leur puissance « Je veux dire, comment font trois mecs pour sonner comme s’ils étaient neuf ? » (« Grunge is Dead », de Greg Pato). Tout le monde a fait ce constat mais personne n’a jamais pu répondre à cette question.

Chaning sera lourdé quelques temps après et remplacé par Dave Grohl qui ne quittera plus le groupe. Et pour cause, Dave est un batteur de folie à la rythmique parfaite et la puissance de feu. Il donne une autre dimension à Nirvana qui s’apprête à conquérir le monde.

Ils quittent Sub Pop et rejoignent Geffen Records, major de Sonic Youth que Kurt admire. Plusieurs morceaux ont déjà été écrits pour être sortis sur Sub Pop mais seront réenregistrés. Le 24 septembre 1991, ils sortent leur second album qui fera date, Nevermind (le même jour qu’un autre album culte, Blood Sugar Sex Magik des Red Hot).

A l’époque le gros groupe rock que tout le monde adule c’est Guns’N’Roses. Pas la joie quoi. Mais avec l’arrivée de Nevermind, le timing est parfait, Nirvana va débarquer en force et rebattre toutes les cartes. La planète entière va découvrir la scène grunge de Seattle et le monde merveilleux du rock alternatif. Plus rien ne sera jamais comme avant.

C’est donc le moment de s’écouter Nevermind. Planquez les mômes et les vieux et montez le volume à fond !
Ça commence par « Smells Like Teen Spirit », juste un des plus grands morceaux rock de tous les temps. L’hymne de toute une génération. LE morceau qui a popularisé le grunge, lui a donné ses lettres de noblesse et contribué sans doute aussi à son déclin prématuré. Que dire de ce titre ? Tout est parfait. Le riff est monstrueux, la basse jouissive et à la batterie Grohl a déjà fait oublier tous ses prédécesseurs. L’ensemble est accrocheur à souhait. La grande force de Cobain est d’allier la puissance et la rage du punk à l’efficacité de la mélodie pop (grand fan des Beatles, REM et Pixies rappelons-le). Une évidence sur ce morceau. Mais comme il faut rendre à César ce qui lui appartient, il convient de rappeler que ce riff mythique est fortement inspiré de celui du groupe Boston sur son hit « More than a Feeling » (comme on peut le voir sur cette vidéo où Kurt joue l’intro avant de démarrer « Smells… »).

Alors y a des groupes qui balancent un gros single comme ça et le reste de l’album est bidon. Nirvana, ils se sont dit « tiens on va mettre que des singles de folie dans l’album« . Pas cons les mecs. Et nous quand on écoute ça, on se demande comment c’est possible d’avoir pu créer autant de chefs-d’oeuvre dans un laps de temps aussi court. Pourtant c’est bien le cas. C’est pas compliqué, tout est mythique.

La production est incroyable pour l’époque, presque trop pour certains, regrettant un côté plus lisse que sur Bleach qui était très cash. De nombreux fans de Nirvana vous diront d’ailleurs que Nevermind n’est pas leur meilleur album, trop produit, trop propre sur lui. Bien différent il est vrai de Bleach et In Utero. Et s’il était trop parfait ?

Butch Vig le producteur est souvent pointé du doigt comme le salopard qui a tout ruiné en polissant les angles. Ce qui est sûr c’est que sans ça (et sans MTV qui s’est mis à bombarder ses antennes à longueur de journée avec « Smells Like Teen Spirit »), Nevermind n’aurait jamais connu un tel succès. Ce qui ne remet absolument pas en cause la qualité intrinsèque des chansons de Nevermind, qui sont, on l’a dit, toutes extraordinaires.

On passe à « In Bloom ». Sur un album normal, cela aurait été fort logiquement le single. Là c’est « juste » une bombe parmi d’autres. Les paroles sont à la fois ironiques et satiriques (« sell the kids for food » / « vends tes enfants pour de la bouffe« , « he’s the one who likes all our pretty songs and he likes to sing along and he likes to shoot his gun, but he knows not what it means » / « c’est lui qui aime toutes les jolies chansons et qui aime chanter à l’unission et qui aime tirer au fusil. Mais il ne sait pas ce que ça veut dire. »)

Et vas-y que je te compose un pti « Come as You Are » comme ça l’air de rien. L’enchaînement de notes hyper simplistes de l’intro (un des premiers qu’on peut apprendre à la guitare) en fait pourtant un des sons les plus mémorables du rock. À juste titre. Et ses paroles qui avec le recul font froid dans le dos (« and I swear that I don’t have a gun » / « et je jure que je n’ai pas de flingue« )…

Les riffs sont tous plus énormes les uns que les autres, Dave Grohl est juste monstrueux tapant sur ses fûts comme un forcené et Krist Novoselic labourent les restes avec sa basse de mastodonte. Et puis y a un moment faut arrêter de tourner autour du pot, Kurt était un putain de grand chanteur. Peut-être pas la plus belle voix (et c’est vrai qu’avec les Vedder, Staley, Cornell y avait du niveau dans les parages) mais la voix d’un écorché vif qui accroche instantanément, une rage inouie, une classe sans nom.

Et Cobain n’avait pas son pareil pour trouver la mélodie qui tue, le refrain imparable. Tous les morceaux de l’album sont immédiatement reconnaissables et mémorables. Mais pas comme toutes les merdes formatées qui passent en boucle sur NRJ ou M6, non comme de la grande musique. Ce disque peut d’ailleurs passer aisément pour un Best-Of tant rien n’est à jeter.

La survoltée « Breed » démarre tambour battant et ne relâche jamais l’intensité. Cobain adorait les collages de mots, peu importe le sens (« We could plant a house, we could build a tree.« )

« Lithium » est une grosse tuerie, passez-le dans un repas de famille bien chiant vous verrez ça va détendre l’atmosphère et vous serez surpris de voir tata Colette la coincée monter sur la table et se prendre pour une hardos surexcitée. Encore un coup Cobain nous pond un refrain inoubliable avant de nous asséner un final de folie en gueulant « I like it I’m not gonna crack. I miss you I’m not gonna crack. I love you I’m not gonna crack« . Et nous encore un coup on est sur le cul.

De temps en temps, Kurt débranche sa gratte, se pose tranquille sur son tabouret et calme le jeu comme sur la magnifique « Polly » au sujet d’un violeur. Rien n’y fait, on arbore toujours ce sourire niais du gars qui n’en finit plus d’être gâté.

Pour ne pas sombrer dans la béatitude, le trio nous balance des gros morceaux punk surpuissants qui nous font passer de l’apaisement total à l’hystérie généralisée (« Territorial Pissings », « Stay Away »).

« Drain You » et « Lounge Act » (dédiée à son ex, Toby Vail, chanteuse des Bikini Kill, qui venait de le plaquer) sont parmi les morceaux les moins connus de l’album, ils sont pourtant tout aussi énormes. Kurt savait gueuler avec classe. Il a beau s’arracher les cordes vocales, on est loin du heavy metal primaire où les hurlements prennent parfois le pas sur la mélodie. Ici la mélodie a toujours une importance primordiale.

L’album se conclut sur la sublime « Something in the Way » qui évoque le pont sous lequel Kurt aurait vécu durant sa période de vagabondage. Cobain a assez braillé, il adopte un chant clair, posé pour nous achever en douceur.

Bam dans les dents. L’album fait toujours le même effet au bout de 300 écoutes que la première fois.

Avec Nevermind, Nirvana parvenait à brasser toutes leurs influences pour en faire un ensemble d’une cohérence absolue. Le journaliste Steve Lamacq de NME, écrivait à l’époque que ce disque reliait « le garage punk des 60’s, avec le son de Detroit des Stooges et MC5, Black Sabath, le punk anglais des 70’s, les groupes hardcore des 80’s comme Black Flag et le noise rock de Sonic Youth. » Rien que ça.

A la fête de sortie de Nevermind, le groupe se fit éjecter de sa propre soirée, après avoir lancé une bataille de nourriture, bourrés comme des coings.

Kurt voulait sans doute être une rock star, toucher un maximum de gens avec sa musique mais garder son côté underground était indispensable pour lui. Il n’imaginait pas à quel point Nevermind allait tout écraser, tout remettre en cause, à quel point ils finiraient par se faire happer par le système. Difficile de devenir les maîtres du monde tout en gardant cet esprit punk et insouciant.

La pochette mythique qui montre un bébé sous l’eau, zgueg à l’air, à la poursuite du billet vert était un message évident. Dénoncer le monde du fric, du show-business sans se douter qu’ils allaient s’y retrouver engloutis jusqu’au cou.

Dès lors, le groupe prend une dimension phénoménale et ne contrôle plus rien. Cobain est soulé, pour ne pas dire plus. Il écrit dans son journal « je n’en ai rien à carrer des mecs qui viennent à nos concerts parce qu’ils nous ont découverts avec Nevermind. Moi, ce qui m’intéresse, c’est les mecs qui étaient là dès le départ et qui sont toujours là, devant la scène, à se fracasser la tête contre les barrières. C’est pour eux que j’ai envie de faire de la musique. »

Autour du succès de Nirvana, symbolisé par cet album, il existe un paradoxe assez étonnant. Autant le groupe a su conquérir un public bien au-delà de leurs racines grunge, autant les fans d’autres grands groupes de la scène de Seattle (Alice in Chains, Soundgarden, Pearl Jam, Mudhoney, Screaming Trees…) ont pu regretter, moi le premier, qu’il les ait quelque peu éclipsés. Un peu comme Marley avec le reggae. En conséquence, lassés par sa surmédiatisation et sa récupération commerciale, ils ont en quelque sorte délaissé Nirvana dans un premier temps. Avant d’y revenir, avec un grand bonheur.

Car il serait vraiment stupide de bouder ce qui se fait de mieux en musique. D’autant plus que ce groupe fut source d’inspiration pour à peu près tous les aspirants rockeurs de la génération suivante (pour le meilleur et pour le pire), et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’empreinte est indélibile.

Kurt écrivit un jour dans son journal « je n’arrive pas à gérer le succès ! Le succès ! Et je me sens si incroyablement coupable ! D’avoir abandonné mes vrais compagnons, ceux qui croient en nous depuis des années, cette petite fraction de fidèles qui, dans dix ans, lorsque Nirvana sera aussi mémorable que Kajagoogoo, viendra voir nos concerts de reformation sponsorisés par des marques de couches, chauves, gros et essayant encore de rocker dans des parcs d’attraction le samedi. »

Finalement, on aurait presque préféré ça à la suite de l’histoire mais le mythe en aurait pris un coup. Là, il reste gravé dans le marbre. À jamais dans l’histoire de la musique.

JL

 

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