Kate Tempest – The Book Of Traps And Lessons

Publié par le 8 août 2019 dans Chroniques, Incontournables, Notre sélection, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(American Recordings, 21 juin 2019)

Il faut savoir se faire violence parfois. Faire confiance au talent. Même si, sur le papier, un disque de spoken word n’est pas ce qu’il y a de plus exaltant. Même si, parfois on s’interroge : écoute-t-on un livre ou de la musique déclinée en mots ? Qu’importe, finalement. L’essentiel est ailleurs.

L’essentiel : Kate Tempest vient de frapper très fort. Plus fort encore, elle le fait avec finesse. Après l’incandescent Let Them Eat Chaos (rien que le titre…) qui comportait notamment l’immense « Europe Is Lost », instantané saisissant de la drôle d’époque dans laquelle nous vivons, voici donc le mesuré The Book Of Traps And Lessons (rien que le titre…). Kate s’est pourtant entourée cette fois du producteur superstar Rick Rubin mais certainement pas pour ruer dans les brancards, elle opte ici pour une épure maximale. Ce qui ne l’empêche pas de faire grand bruit.

Elle opte pour les mots, cette arme dévastatrice dont beaucoup de rappeurs semblent avoir oublié la force de frappe. Chaque mot est pesé, martelé, prononcé avec force et conviction, avec une intensité qui ne faiblit pas. L’un des grands talents de Kate Tempest : parler de sujets lourds et complexes en des termes simples. Ses textes sont limpides et ne s’embarrassent d’aucune lourdeur ou détours alambiqués. Ses récits où se mêlent amour (maladroit et complexe dans « Thirsty », léger dans « I Trap You »), colère et injustice (« Brown Eyed Man » et les exactions policières, notamment) sont empreints d’une grande humanité à même de parler à chacun d’entre nous. Ils s’enchainent, comme une succession de chapitres, sans pause mais via des transitions ciselées (« Keep Moving Don’t Move » répété à maintes reprises à la fin du titre du même nom et suivi dans la foulée d’un glaçant « don’t move a muscle, stay exactly where you are » à l’entame de « Brown Eyed Man »). L’impact des mots est tel qu’il nous incite à cesser toute activité séance tenante pour mieux les écouter religieusement, s’en imprégner, en mesurer la puissance. A se demander si on ne deviendrait pas membre d’une secte soudainement aveuglé par ce gourou si charismatique.

La musique, elle, apparait puis s’efface, au gré des besoins de Kate. Disparaissant totalement lorsqu’elle doit rester seule avec ses mots (« All Humans Too Late », entièrement a capella). C’est Dan Carey (à l’oeuvre récemment aux côtés de Black Midi) qui occupe ce rôle presque ingrat mais essentiel pour planter le décor, instaurer les ambiances idoines. Quelques notes de piano et synthés flottant dans les airs sur « Thirsty » ou dessinant l’incertitude de « Keep Moving Don’t Move ». De taciturnes violons (« Brown Eyed Man »), un piano déchirant (« People’s Faces ») ou au contraire une humeur frivole et désuète (« I Trap You »)… Sur « Lessons », il est davantage question d’urgence et les synthés semblent sortis tout droit de la série Stranger Things. Mais ce ne sont pas d’improbables monstres qui courent après la narratrice mais bien la réalité. Impossible à fuir. Ses mots n’attendent pas, ils avertissent toutefois (« Lessons will come again tomorrow if they’re not learnt today »).

Alors que la majorité des rappeurs français semblent se complaire dans l’indigence, il faut traverser la Manche pour aller trouver la grâce et renouer avec un art noble devenu denrée rare. Moins prétentieux que son titre pourrait le supposer, The Book Of Traps And Lessons est un disque d’une maturité éclatante. Plutôt que de hurler avec les loups, d’inciter à prendre les armes, Kate tempère, pose son jeu, ne manque pas de fustiger la fermeture d’esprit, le matérialisme, le manque d’humanisme mais semble encaisser les coups, se réfugier derrière l’amour (éternel « rempart à la dérive » comme disaient d’autres rappeurs des plus respectables), en allant chercher la paix dans les visages des gens (la bouleversante « People’s Faces » qui clôt admirablement les débats). De débat, il n’y a pas face à ce disque. Il renforce le statut naissant d’une plume unique. Il suffit de l’accepter tel qu’il est, radical et extrêmement ambitieux. Oser défier son austérité, s’y plonger totalement, sans a priori. Et, de savourer alors l’évidence : dans son registre, il est tout bonnement parfait.

Jonathan Lopez

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