Jesu/Sun Kil Moon – Jesu/Sun Kil Moon (Caldo Verde)

Publié par le 10 février 2016 dans Chroniques | 0 commentaire

jesu-sun-kil-moonMark Kozelek est un génie. Il est l’inventeur d’un genre à part entière, que nous appellerons le « ma vie n’a pas grand intérêt mais je vous la raconte quand même« . Loin de moi l’idée d’être insultant mais bien souvent le bonhomme débite, sans vraiment chanter et sans grande conviction (on pourrait le croire en tout cas) des banalités confondantes.

Et rend le tout passionnant. C’est là où le terme « génie » prend tout son sens.

Les paroles de Sun Kil Moon n’ont rien de la chanson. Elles tiennent plutôt du journal de bord, où rien ne semble ignoré et mis de côté, tout est livré brut. Sur Benji (son chef d’oeuvre inégalé faut-il le rappeler), ça ressemblait fort à des confessions à coeur ouvert, les thèmes étaient lourds et pesants. Sur Universal Themes, l’exercice était poussé à son paroxysme. Des tranches de vie, s’éloignant sans une once de frilosité du format standard, pourvu que l’histoire soit contée. Et que l’histoire ait un intérêt ou pas pour l’auditeur, qu’importe. C’est son histoire. Elle n’a rien d’extraordinaire mais le conteur l’est.

Mark Kozelek est un grand malade. Il pourrait nous lire la recette du jus d’abricot pendant 17 minutes, nous raconter qu’il a vu un chien pisser sur le trottoir, partir dans une longue description de la laisse rouge de ce dernier, il pourrait nous raconter cette fois où à l’école un camarade de classe avait mis une casquette et lui avait demandé s’il avait regardé l’épisode 6 de Hartley, coeur à vif… J’affabule mais c’est l’idée. Et on retrouvera peut-être ces passionnantes histoires sur le prochain album de Sun Kil Moon.

Ici Kozelek, entre deux effusions mélancoliques (la mort de Chris Squire de Yes, le décès accidentel du fils de Nick Cave), se répand dans ses habituels récits.

Il nous lit la lettre d’un fan, un certain Victor de Singapour, se marre devant les critiques adressées par ce dernier à la presse britannique (“Last Night I Rocked the Room Like Elvis and Had Them Laughing Like Richard Pryor”). Il raconte de belles journées passées (« Beautiful You ») notamment celle où il s’est pour la première fois baigné dans la baie de San Francisco après qu’une vague « lui ait gelé les couilles » car « une fois les couilles gelées, le plus dur est fait. Le reste du corps peut affronter le froid« , avant de parler de sa découverte des boucles ambiantes envoyées par Broadrick pour un morceau du disque (oui celui-là même qu’on écoute en ce moment, si ça c’est pas de la mise en abyme !?). Je n’affabule pas cette fois, c’est tout à fait vrai.

Mark Kozelek est un aventureux, justement parce qu’il a confié la partie instrumentale à Justin Broadrick, son pote, riffeur en chef de Jesu et Godflesh, spécialiste ès riffs gras et suintants. Sur lequel on imaginait mal initialement père castor débiter ses banalités. Et pourtant. Pourtant, la greffe prend. Elle prend car Jesu s’efface – de façon assez remarquable – au profit de Sun Kil Moon, il compose pour lui des riffs lourds et répétitifs (« Good Morning My Love »), des arpèges déliés (« Fragile »), du piano aérien (« Exodus ») ou boucles electro éthérées (« Last Night I Rocked The Room Like Elvis and Had Them Laughing Like Richard Pryor », « Fragile »), qui s’insinuent pour anesthésier l’esprit, et laissent ainsi le champ libre à l’épanchement verbeux de son camarade talentueux. Jesu se mue en DJ.
Remarquez, le succès de la cohabitation entre un génie et Jesu(s) n’est pas si surprenante…

Un jour on apprendra peut-être que ce que raconte Mark Kozelek n’est qu’un ramassis de conneries. Mais on s’en cogne à vrai dire. Car on l’aime notre conteur.

Et pourtant Mark Kozelek est un chieur. Il pond un disque par an et chacun nécessite 88 écoutes pour commencer à être à peu près assimilé, à commencer par celui-ci qui dure… 1h20. Et le pauvre chroniqueur se trouve dans l’obligation de se l’enfiler en boucle en bouffant ses chocapic, en prenant le tram, en dédaignant son « vrai » travail, sa famille, ses amis. Le pauvre chroniqueur s’isole casque sur les oreilles, s’ostracise du monde extérieur, devient la cible des quolibets. Mais le pauvre chroniqueur est finalement reconnaissant envers Mark Kozelek car par les temps qui courent un artiste de la trempe de Mark Kozelek est une bénédiction.

JL

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