Interview – Peter Kernel

Publié par le 28 mai 2018 dans Interviews, Notre Sélection, Toutes les interviews | 0 commentaire

Difficile de ne pas éprouver de sympathie à l’égard du duo helvético-canadien qui forme Peter Kernel. Barbara Lehnhoff et Aris Bassetti sont de fervents adeptes du DIY, se révèlent aimables, affables, drôles et, accessoirement, ils viennent de livrer un excellent 4e album, bien moins immédiat que ses prédécesseurs mais qui s’offre aux plus méritants. Exit les tubes incendiaires, The Size Of The Night se révèle progressivement, dévoilant moult nuances et richesses enfouis derrière des arrangements plus poussés que jamais. Un prolongement logique de la parenthèse Peter Kernel & Their Wicked Orchestra, finalement.

De retour sur les routes françaises pour prouver à tous que ce disque se défend très bien sur scène, Peter Kernel faisait un petit crochet par la capitale mi avril. Pas question de les rater… Même quand leur van tombe en rade, ils ne se pointent qu’avec 10 petites minutes de retard au rendez-vous sur la terrasse du Point Éphémère. Malgré un amour certain pour les « idées stupides », Peter Kernel fait les choses avec sérieux et application. Y compris répondre aux questions sous un soleil de plomb alors qu’on avait presque oublié son existence à Paris.

 

“On est dans les bouchons, on n’avance pas et on commence à faire ‘tadadadidadada’ et on enregistre cette idée stupide et on va en studio, on commence à improviser sur ça. Mais c’est vraiment des idées stupides !”

 

Désolé de commencer par un sujet pas très joyeux… L’enregistrement du dernier album a été marqué par le décès de votre ingé son de toujours, qui était également un ami proche. Qu’est-ce que ça a changé pour vous ? Vous avez songé à laisser tomber ou du moins à mettre un peu en stand-by l’enregistrement de l’album ?
Aris : Oui, quand il est décédé, on a fait une pause. On s’est arrêté pendant deux semaines parce qu’on n’arrivait pas à imaginer comment continuer. On ne savait pas quoi faire…
Barbara : À ce moment-là on jouait beaucoup avec l’orchestre, donc c’était bien d’avoir des gens autour de nous.
Aris : Après on s’est dit qu’on pouvait essayer d’enregistrer. On se souvenait des conseils de notre ami Andrea. On a acheté des micros, du matériel et on a commencé à essayer… Et à la fin on a découvert que l’enregistrement c’était un peu comme un autre instrument. On s’est appuyé sur beaucoup de possibilités lors de l’enregistrement, on a essayé des choses. Refaire, couper, changer… On était libre de faire ce qu’on voulait, on n’avait pas de limites d’argent dans un studio. Pas de limites, et ça c’était cool. On a découvert une nouvelle façon d’écrire et d’enregistrer de la musique.
Barbara : Oui on a beaucoup changé le process qu’on utilisait auparavant pour écrire un album. On s’est permis par exemple lorsqu’on avait une chanson terminée, de repartir à zéro et de la refaire complètement. Ça nous était déjà arrivé par le passé mais on hésitait davantage parce qu’il faut quand même faire attention à l’argent… (Rires)
Aris : Pour l’album précédent, on l’avait déjà enregistré entièrement et on l’a refait. Ça a coûté très cher de faire ça !
Barbara : Et Andrea était très fâché contre nous ! (Rires)
Aris : Oui il nous disait ‘vous êtes des amis mais ça c’est trop’ !
Barbara : Oui, il y a des limites !

Parce que vous n’étiez pas du tout satisfaits du résultat initial ?
Aris : Non, on est vraiment très paranoïaques !
Barbara : On est très compliqués dans tout ce qu’on fait.
Aris : Chaque chose que l’on fait est une guerre !
Barbara : Même les t-shirts, les vidéos…
Aris : Au début c’est une guerre intérieure, puis une guerre entre nous et puis avec les collaborateurs. (Rires)

C’est pour ça que vous essayez de prendre un maximum de décisions vous-mêmes, que vous n’avez pas de batteur attitré… Ce serait trop compliqué !
Aris : Oui, trop compliqué. Et puis la façon de vivre de ça, c’est qu’on gère tout nous-mêmes. On n’a pas beaucoup de gens autour de nous, on a notre propre label (On The Camper Records, NdR), notre propre manager… C’est la seule façon de vivre de ça, en vivant en Suisse !
Barbara : On a beaucoup d’agents de booking qui nous aident aussi, quand même.

Paradoxalement vous avez découvert l’univers du mixage et de l’enregistrement par vos propres moyens et c’est aussi l’album où je trouve que vous êtes allés le plus loin dans les arrangements, le plus poussé à ce niveau-là… Le précédent était assez tubesque, celui-ci est plus complexe.
Barbara : Oui. C’est parce qu’on a pris le temps de faire, refaire, refaire et refaire.
Aris : Oui on a vraiment découvert la liberté de faire les choses comme on veut. On avait câblé tous les instruments dans le studio, on faisait une partie de guitare et on se disait ‘tiens peut-être que le mellotron marche bien aussi. Ouais c’est cool, enregistre-le !’…
Barbara : C’est aussi la première fois qu’on n’avait pas de limites au niveau des instruments, ça nous a sans douté été inspiré par l’orchestre (l’album Peter Kernel & The Wicked Orchestra sorti l’an dernier, NdR). Sur les autres albums, on s’est toujours dit qu’on devait reproduire en live ce qu’on enregistrait sur disque alors on se contentait de faire basse, guitare et batterie. Là on utilisait le mellotron et on s’est beaucoup penché sur les arrangements, comment écrire des chansons…
Aris : Oui c’est la première fois qu’on s’est dit ‘faisons ça comme on veut et on verra après pour le live’. Pour le live, on a un peu réarrangé les chansons parce qu’on n’est que trois. Sur l’album, il y a plus de sons, d’instruments. On est arrivé à une combinaison qu’on aime beaucoup : l’album tu peux l’écouter assez tranquillement, dans la voiture, où tu veux et le concert il y a plus d’énergie. Parce que j’aime pas beaucoup les albums trop puissants, énergiques. Sur la scène, c’est plus comme ça. On a toujours eu ce problème sur les albums précédents, que l’album soit trop proche du résultat en live. C’est une question de satisfaction personnelle, quand j’écoute des choses, j’aime qu’elles soient assez tranquilles. J’apprécie écouter ce genre d’ambiances et en live j’aime jouer des choses plus fortes. Donc je ne veux pas faire d’album trop fort sinon je ne l’écouterai pas et pas trop calme non plus sinon en live c’est vraiment ennuyant. Donc on a cherché ce compromis et adapté en live et là on est très contents.
Barbara : Oui c’est la première fois qu’on a un album dont on est vraiment contents.

Oui vous disiez que vous ne réécoutiez jamais les précédents. Même dès la sortie, vous n’aviez jamais envie de les écouter. Celui-là si, alors ? Vous l’écoutez dans le van ?!
Aris : On l’a écouté beaucoup avant la sortie de l’album et c’est la première fois qu’on ne s’est pas dit ‘y a trop de cymbales, de sons trop en avant’. Pour une fois, on avait l’impression que chaque chanson donne quelque chose de très différent, qu’elles ont toutes leur propre identité, qu’il y a comme une histoire sonore sur tout l’album.

Moi j’ai presque l’impression d’écouter un concept album par moments avec une vraie cohérence entre les morceaux, une unité.
Aris : Oui c’est comme une histoire, ce n’est pas le même genre d’une chanson à l’autre. Il y a parfois un côté plus psychédélique, plus dur, plus calme. Elles sont toutes assez différentes.

C’est quand même pas l’album de la maturité rassurez-moi ?
(Rires) Aris : On tourne beaucoup et la vie est ce qu’elle est. Les choses changent très vite, nous on change beaucoup chaque jour aussi. Ce serait vraiment étrange de jouer tout le temps la même chose. On a envie de faire évoluer notre musique pour nous respecter comme musiciens mais aussi comme auditeurs. On est en train de se libérer de plus en plus comme musiciens. On n’est pas techniques mais on a les oreilles et le cœur. On écoute avec le cœur et on avance comme ça. Je pense qu’on pourrait arriver à faire des choses très différentes dans le futur.

Et au moins les gens vont arrêter de vous gonfler avec la comparaison avec Sonic Youth qui vous colle aux basques depuis longtemps !
Aris : Oui c’est normal je pense. Nous on ne s’est jamais senti proche de Sonic Youth, mais je comprends.

C’est pas un groupe qui vous a particulièrement marqué ?
Aris : Si, bien sûr mais je suis plus attaché à d’autres groupes qu’à Sonic Youth. De la musique italienne des années 60, par exemple. Sonic Youth c’était une phase de ma jeunesse, mais rien de plus.

Et maintenant que vous maitrisez un peu mieux tout le processus d’enregistrement, du mix, que vous avez essayé beaucoup de choses et vu que ça pouvait marcher, n’y a-t-il pas un risque de trop maitriser et de perdre un peu cette spontanéité qui était un peu le moteur du groupe ?
Aris : Je ne pense pas. Dans cet album, il y a des chansons qu’on a beaucoup travaillées mais il y en a aussi où la batterie que tu entends sur le disque était la même que celle de nos premières improvisations. C’était la première prise et ça n’a pas bougé.
Barbara : Beaucoup de musiciens disent que quand tu enregistres les voix, si ça ne sort pas à la première prise alors tu vas en faire 200 avant que quelque chose soit satisfaisant. C’est pour nous déjà une libération d’enregistrer une première prise, comme ça tu as déjà… (elle cherche le mot)

Quelque chose de spontané ?
Barbara : Oui, spontané.
Aris : Oui c’est un équilibre à trouver entre le spontané et ce qui est réfléchi. Mais ce qui est réfléchi est seulement un « vêtement » que tu mets sur un truc spontané.

Souvent dans vos morceaux il y a un gimmick assez marquant qui revient, un motif de guitare répété, une mélodie reprise dans la voix… Ce sont des choses qui peuvent être les points de départ de l’écriture de vos morceaux ?
Aris : Oui c’est totalement ça. On est dans le van, dans les bouchons, on n’avance pas et on commence à faire (il chantonne) ‘tadadadidadada’ et on enregistre cette idée stupide et on va en studio, on commence à improviser sur ça. Mais c’est vraiment des idées stupides !
Barbara : On a 500 idées stupides ! (Rires)

Vous avez une banque de sons de choses que vous fredonnez comme ça, qui durent 5 secondes ?
Barbara : Oui, oui et on commence à assembler autour de ça.

Faudra sortir une compil plus tard !
(Rires) Aris : Mais c’est cool parce qu’on en a au moins 200, peut-être plus d’enregistrements de 2, 3 ou 5 secondes de mélodies très stupides faites avec la voix ou en tapant sur quelque chose ou en faisant les rythmes de batterie avec la bouche (il fait le bruitage) ‘poumpididim’ et on prend, on sélectionne, on se dit ‘ah non ça c’est trop…’ Et on commence, on réduit le nombre d’idées. Pour le dernier album, on avait beaucoup de chansons qu’on n’a pas eu le temps de continuer à travailler.
Barbara : C’est bien c’est pour le prochain album ! (Rires)
Aris : C’est vrai on a déjà de quoi refaire un album !

Et l’idée c’est de réduire le nombre de choses stupides par morceau et d’aller vers quelque chose d’élaboré ?
(Rires) Aris : Non on cherche à rester assez stupides ! On aime beaucoup quand une chanson reste dans la tête, que tu la chantes sous la douche. J’aime beaucoup qu’une chanson devienne une partie de la vie de quelqu’un de façon assez facile et rapide. Moi je suis un peu comme ça, mélodique. Et elle, elle détruit tout avec du bruit et des choses comme ça.
Barbara : C’est la culture italienne d’Aris. (Rires)
Aris : Moi j’écoute beaucoup de choses traditionnelles, orientales…

D’ailleurs dans cet album il y a pas mal de sonorités orientales.
Aris : Oui depuis un an on a écouté beaucoup de musique orientale. C’est pour ça qu’on a fait un album qui nous représente mieux. Parce qu’on écoute des choses comme ça. On n’écoute pas vraiment le genre de musique qu’on fait.

C’est quoi le genre de musique que vous faites ? De l’indie rock ? C’est pratique on peut mettre plein de choses derrière cette étiquette…
Aris : Oui, indie rock, rock, pop rock. Mais on écoute beaucoup de choses orientales, classiques, pour s’endormir, des choses très calmes, de la méditation. C’est étrange on écoute ça mais on fait autre chose. Là on a mis un peu de tout ça dedans.

 

“On aimerait faire un film sur le personnage de Peter Kernel ! On aimerait que ce soit assez surréaliste. “

J’ai l’impression que l’album a été particulièrement bien reçu, notamment en Suisse où vous avez fait beaucoup de gros médias. Un papier dans Le Temps, vous avez même fait le JT (de la RTS) !
Aris : Oui on a été surpris parce qu’à chaque sortie d’album, on est très tendu, on se demande comment il va être reçu. Cette fois on a travaillé tout seuls et jusqu’à la fin on ne savait pas si on avait de bonnes chansons ou si c’était de la merde.
Barbara : Et économiquement on était très ric rac suite au projet avec l’orchestre qui était très gros pour nous, et très cher ! C’était assez risqué…
Aris : Oui quand on a sorti l’album, on n’avait plus d’argent. (Rires) On se disait ‘j’espère que ça va bien se passer sinon on va devoir arrêter’. (Rires) Mais ç’a été bien reçu.
Barbara : On a déjà commandé un repressage de l’album.

Et c’est parce que vous étiez fauchés que vous avez confié l’exclusivité du clip de “Terrible Luck” à un inconnu sur Facebook ?
(Rires) Aris : Ça c’est parce qu’on croit beaucoup en la connexion directe avec notre public. On aime beaucoup ça. Bien sûr, on a des collaborateurs mais on aime beaucoup parler directement à notre public.
Barbara : On a vu avec les années que c’est toujours mieux la promotion via des fans qui aiment vraiment notre musique que…

… Que des gens dont c’est le métier ?
Barbara : Bien sûr. On a aussi fait des exclus avec Mowno mais c’est bien de ne pas toujours faire les mêmes choses.
Aris : Mais on aime aussi faire des choses stupides, prendre des risques… Tu construis un lien avec des personnes qui se sentent proches de nous. On est comme ça, c’est notre façon de faire. On est très simples donc on communique simplement.
Barbara : C’est pas facile d’être notre agence de promo. (Rires)
Aris : Mais aussi notre booker, notre batteur… (Rires)

Oui, vous faites énormément de choses vous-mêmes. Qu’est-ce qu’il vous reste encore à faire ? Monter votre festival ?
Aris : On a déjà fait !

Ah ba voilà…
Aris : On a notre festival dans notre région, qu’on a organisé pour aider les groupes de la région à se faire connaitre. On prend tous nos contacts en Europe et on invite des personnes du milieu musical à découvrir ces groupes dans le Tessin. Et c’est vraiment cool !

Il y aura d’autres éditions ?
Barbara : On en fait une tous les deux ans. Comme ça, ça nous laisse le temps de tourner.
Aris : Le festival s’appelle La Tessinoise. Et on est très contents !
Barbara : L’an dernier on a fait sold out les 3 jours.
Aris : Là on commence à réfléchir à un futur projet… (Ils échangent un regard) Mais elle veut pas en parler…

Ah ba si, maintenant vous êtes obligés !
Aris : On aimerait beaucoup faire un film… (Rires)

Lié à la musique ?
Barbara : Oui. L’histoire de Peter Kernel.

Un documentaire sur vous-mêmes ?
Barbara : Non pas sur nous. Sur le personnage Peter Kernel.

Ah oui, le “vrai” Peter Kernel que personne ne connait !
Barbara : Oui je pense qu’il ne serait pas musicien…
Aris : On aimerait faire ça, c’est un peu compliqué mais…

Il y aura sûrement beaucoup de choses stupides dans ce film !
Aris : Oui j’aimerais que ce soit assez surréaliste. J’aime beaucoup les choses bizarres, stupides que tu ne comprends pas bien… (Rires)
Barbara : … mais qui te parlent. Et alors t’es presque préoccupé d’avoir compris quelque chose tellement c’est stupide ! (Rires)

Vous avez un peu le début du pitch pour nous faire rêver ?
Aris : Non on a juste échangé des idées mais c’est pas défini.
Barbara : On a beaucoup d’amis qui travaillent dans le cinéma alors on va se battre avec eux pour y arriver.

Oui, vous êtes très connectés avec le milieu artistique en général. Aris, tu es graphiste à la base et Barbara réalisatrice. Tous ces contacts-là vous permettent de pousser un peu aux niveaux promotionnel et créatif ?
Aris : Non pas vraiment. Parce qu’on connait beaucoup de gens qui font ça mais on est complètement…
Barbara : … différents.

Au moins vous avez le savoir-faire pour faire les choses vous-mêmes.
Aris : Oui. Si on n’avait pas de connaissances dans l’art visuel, ce serait très difficile. On a fait de la musique aussi pour pouvoir faire des vidéos et du graphisme.
Barbara : Oui l’idée de Peter Kernel au début c’était de créer un projet où on peut s’exprimer avec tous les moyens qu’on connait. On s’est dit ‘si on monte un groupe, on pourrait faire les t-shirts, les vidéos, le graphisme, les photos…
Aris : Oui, on s’est dit ‘qu’est ce qu’on peut faire pour rassembler tout ce qu’on aime ? Montons un groupe !‘ (rires)
Barbara : Oui la musique c’est ce qu’on connait le moins ! (rires)

Et vous vendez toujours de la confiture au merch ?
Barbara : Oui, il ne nous en reste que 7 ou 8 pots.

Ça marche bien alors.
Barbara : Oui c’est une nouvelle passion pour nous parce qu’on a beaucoup de raisins à la maison. Mais pas assez pour faire du vin, alors on fait de la confiture.

Vous aimez décidément le risque : entre la musique et la production artisanale de confiture, vous ne misez pas sur des secteurs très en vogue !
Barbara : Mais on fait aussi des t-shirt ! (Rires)
Aris : On aime bien les trucs pas en vogue. Jouer de la guitare… (Rires)

Mais oui c’est dépassé tout ça ! (Rires)

 

Interview réalisée par Jonathan Lopez, merci à Lola de La Mission pour l’organisation de cet entretien.

À lire également dans le numéro 44 de New Noise, disponible dans tous les bons kiosques.

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