Interview – Mikal Cronin

Publié par le 2 novembre 2019 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews | 0 commentaire

Ami inséparable de Ty Segall, qu’il accompagne dans la plupart de ses méfaits discographiques (et ce dernier le lui rend bien) ainsi qu’en tournée, Mikal Cronin était de passage à Paris le mois dernier pour deux concerts en compagnie de son vieil acolyte. Mais Mikal n’a pas besoin de Ty pour exister et faire parler de lui. Preuve en est, son quatrième et dernier album, Seeker, n’a guère en commun avec les habituelles sorties de la scène garage californienne mais il pourrait bien être le plus abouti mélodiquement de ces dernières années. Il semblerait en tout cas que son auteur ait pris grand plaisir à le composer et, à l’entendre, il n’est pas peu fier de son nouveau bébé.

“C’est probablement mon disque le plus mature. C’est aussi lié à ma situation dans la vie, à ce que j’écoute. (…) J’ai pensé à faire aussi un groupe rock à trois, vraiment garage-punk. Je devrais le faire aussi. J’aime garder toutes les possibilités ouvertes, je ne veux pas être catalogué.”

© Max Mendelsohn

Ce dernier album est né dans des conditions très particulières, tu vivais isolé depuis quelques mois dans une petite ville au cœur de la forêt. Tu étais totalement coupé du monde à ce moment-là, en mode Into The Wild ?
Oui, c’était un peu ça. J’étais en dehors mais proche d’une petite ville. J’y allais donc une fois par semaine pour acheter à manger, éventuellement parler à quelqu’un, ou pas. Au caissier de l’épicerie, par exemple. C’était un mois où j’étais vraiment seul, focalisé sur mon truc.

C’était le but initial, j’imagine. Avant tout pour la musique ou pour toi aussi ?
Pour la musique, principalement. Je me suis dit que ce serait intéressant, je voulais m’éloigner d’où je vivais à Los Angeles. J’ai loué cette cabane quand j’étais en tournée. Je manquais d’intimité pour écrire de la musique. C’était une véritable expérience, je craignais de ne pas parvenir à mes fins car c’est compliqué de se dire “je vais écrire une chanson” et de le faire. Parfois, ça vient de façon impromptue. Mais j’ai eu la chance d’avoir beaucoup d’inspiration.

Tu avais donc apporté ton matériel d’enregistrement et tes instruments avec toi ou simplement un carnet de notes et ta guitare ?
J’ai apporté beaucoup de choses. Une batterie, des claviers, des guitares. J’avais quasiment un petit studio. C’est de cette façon que j’aime travailler, jouer de la guitare acoustique puis de la batterie, réfléchir aux arrangements… C’est là-dessus que je passe le plus de temps. Une fois que j’ai la structure d’une chanson, j’aime beaucoup le processus de la recherche d’arrangements.

C’est le premier album qui porte un “vrai” nom (après Mikal Cronin, MCII, MCIII), Seeker. Qu’est-ce que tu cherchais (seeker signifie chercheur en anglais, ndr) ?
La tranquillité d’esprit, trouver comment vivre une vie heureuse et plus simple. Les trois premiers albums allaient vraiment ensemble dans mon esprit, j’ai pensé qu’il fallait marquer une rupture, un nouveau départ avec un titre, sans afficher mon visage sur le disque… Il était temps d’opérer un changement, le premier album est sorti en 2011, je crois (c’est bien le cas, ndr). J’enregistrais toujours au même studio, avec les mêmes personnes, j’avais besoin de changement.

Il comporte tout de même des points communs avec l’album précédent qui marquait déjà un virage plus pop, moins garage que les deux premiers. J’ai le sentiment que tu as poursuivi dans cette direction…
Oui, c’est ce qui me vient naturellement aujourd’hui quand j’écris. Il est effectivement plus calme, mais je voulais qu’il soit plus sombre, moins “happy pop”, il y a toujours des chansons pop mais je voulais y intégrer un aspect sombre, que ça colle davantage aux textes.

Cet album est très soigné au niveau des arrangements. Tu avais déjà des versions plus ou moins terminées de tes morceaux quand tu es retourné en studio à Los Angeles ou tu en as complètement transformé certains, sachant que tu as retrouvé là-bas les membres du Freedom Band de Ty Segall ?
C’était assez clair dans ma tête car je travaille beaucoup mes chansons en amont avant d’arriver en studio. Pour ne pas y passer trop de temps, cela me permet en plus de ne pas payer trop cher. C’était la première fois que je travaillais avec un groupe live en studio donc c’était une autre partie du processus. Emmener les démos que j’avais faites, les montrer au groupe, et faire des ajustements ensuite, en leur permettant d’ajouter leur personnalité aux chansons. Certaines chansons ont beaucoup évolué, d’autres sont restées assez similaires à mes versions de départ. C’était intéressant de travailler avec beaucoup d’autres musiciens, et de bénéficier de leur apport sonique.

Tu dis avoir été inspiré par l’album blanc des Beatles pendant l’enregistrement. De quelle façon ?
Quand on a enregistré, on a beaucoup parlé des micros qu’ils utilisaient, la façon dont ils les plaçaient… C’était surtout une question de techniques d’enregistrement. Mais j’adore cet album, musicalement. On retrouve des Beatles dans toute la musique d’aujourd’hui, et ils sont toujours dans un coin de ma tête quand j’enregistre. C’est évidemment une influence pour moi.

Personnellement, à l’écoute du disque, j’ai plutôt pensé à d’autres groupes de rock classiques. “Shelter” m’a rappelé “Kashmir” de Led Zeppelin, notamment dans ta façon de chanter, tandis que le riff de “Show Me” m’évoque du Neil Young…
Ah, intéressant pour Led Zeppelin… Je n’y avais pas pensé. Neil Young, oui ça ne me surprend pas. On pourrait ajouter Tom Petty, également. C’est un hommage je suppose (rires). Ou un pur plagiat ! J’ai énormément écouté Neil Young et Tom Petty pendant l’enregistrement, et cette chanson m’est venue. C’est difficile de dire à quel point tout cela m’a influencé, c’est ce qui me vient à l’esprit. Mais il y a clairement des réminiscences de Neil Young dans mes riffs. J’ai aussi beaucoup écouté de King Crimson, des Beatles… “Show Me” est une chanson pop classique…

Mais elle est d’une grande richesse et évolue énormément avec de superbes arrangements. C’était assez surprenant quand on a pu entendre ce morceau pour la première fois, j’avais le sentiment d’avoir rarement entendu quelque chose d’aussi sophistiqué venant de toi.
Oh, vraiment ? Super ! C’est ce que j’espère. J’adore les cordes sur ce disque, ils ont fait un super boulot. C’est marrant pour moi de pouvoir ajouter ces éléments de classique, et donner une autre dimension à un morceau. J’aime les gros arrangements comme ça. Démarrer avec le noyau du groupe : deux guitares, une basse, une batterie et faire grandir les morceaux, voir jusqu’où on peut les emmener… C’est très sympa à faire !

[La première fois que j’ai dû chanter], j’ai demandé à tout le monde de quitter la maison pour que personne ne m’entende. Je manquais tellement de confiance en moi, en ma voix. (…) Je me sens beaucoup plus à l’aise avec ma voix depuis quelques années mais ça m’a pris beaucoup de temps !”

Beaucoup de critiques vont probablement dire que c’est ton disque le plus mature. Tu es dans la merde maintenant, tu ne vas plus pouvoir revenir à quelque chose de plus simple ! (Rires)
(Rires) Je peux faire ce que je veux ! Je me sens libre, je peux très bien faire un putain d’album noise après ça. Je fais vraiment ce qui me plait, j’espère que les gens aiment… C’est vrai que c’est probablement mon disque le plus mature. C’est aussi lié à ma situation dans la vie, à ce que j’écoute. D’une manière ou d’une autre, on espère toujours que notre disque est le plus mature. J’ai pensé à faire aussi un groupe rock à trois, vraiment garage-punk. Je devrais le faire aussi. J’aime garder toutes les possibilités ouvertes, je ne veux pas être catalogué.

Tu tournes actuellement avec ton ami et partenaire musical de longue date, Ty Segall. Comment as-tu réagi (et lui, par la même occasion) face à l’augmentation constante de sa popularité ?
Je n’ai pas vraiment noté de changement, on évolue simplement en tant que personnes. Sa personnalité n’a pas changé, il y a juste plus de monde à ses concerts. Mais il a vraiment les pieds sur terre, il ne se préoccupe pas de sa popularité. Aucun de nous, d’ailleurs. On est juste heureux de faire ça. On se sent très heureux et privilégiés. Notre amitié a évolué, comme chaque amitié. On fait notre musique ensemble, et j’ai beaucoup de chance qu’on soit restés si soudés depuis toutes ces années. Je suis ravi de continuer à jouer dans son groupe, que lui joue sur mes disques. C’est cool, c’est un mec très talentueux.

Abordes-tu les choses différemment quand tu es en tournée avec ton groupe ou quand tu joues avec Ty ?
C’est différent, oui. Je ressens plus de pression quand je suis avec mon groupe.

Déjà, tu dois prendre toutes les décisions…
Oui, il faut prendre les commandes, devenir un leader. J’aime être un soutien dans le groupe, jouer juste de la basse. Je ne ressens pas le besoin d’être toujours au centre des attentions.

C’est plus une récréation ?
Oui, c’est un peu ça. C’est toujours beaucoup de travail mais j’aime donner un coup de main, voir sa vision des choses, m’adapter. Mais j’apprécie également d’être à la tête de mon groupe, pouvoir présenter au monde ce que je veux. Je suis heureux d’avoir ces deux rôles qui se complètent bien.

Ty semble en tout cas s’amuser toujours autant et cherche régulièrement à se réinventer. Il vient de sortir un album sans guitare (First Taste, sorti en août, ndr)… C’est inspirant cette recherche perpétuelle d’évoluer ?
Oui, absolument. C’est inspirant d’avoir un ami si productif, il a sorti tant d’albums, il écrit constamment. Je prends plus de temps. Tout le monde va à son propre rythme, cet album a pris du temps parce que j’étais très occupé entre les tournées, ma vie… Mais c’est très inspirant, notamment quand je ne suis pas au boulot de voir qu’un ami comme Ty, les Oh Sees ou White Fence sortent beaucoup de disques. Ça m’inspire beaucoup, ça me pousse à me mettre au travail, à aller plus vite dans mon processus.

Contrairement à certains membres de la scène garage que tu évoques, ta voix a toujours été en avant dans tes albums, et sur le dernier, plus que jamais. Tu as toujours eu confiance en tes capacités vocales ?
Non, absolument pas ! La première fois que j’ai chanté, c’était avec mon groupe Moonhearts, dans lequel je jouais de la basse. On jouait dans une chambre, on a fait une chanson, on ne savait pas qui allait chanter car aucun de nous n’était chanteur, j’avais une idée de texte en tête donc je suis revenu le lendemain et j’ai chanté. J’ai alors demandé à tout le monde de quitter la maison pour que personne ne m’entende. Je manquais tellement de confiance en moi, en ma voix… Et ça a été le cas pendant des années. Sur ce disque, je voulais me concentrer sur cet aspect, m’assurer que le chant soit clair, sans distortion, reverb ou autre. Je trouvais que ça collerait bien mieux à la musique si je parvenais à faire ressentir cette confiance. Je me sens beaucoup plus à l’aise avec ma voix depuis quelques années mais ça m’a pris beaucoup de temps ! (Rires) De manière générale, je ne suis pas un mec qui a une grande confiance en lui.

“L’attention envers la musique, les disques diminue peu à peu. J’utilise les réseaux sociaux de temps à autre, il y a beaucoup d’aspects négatifs mais ils permettent au moins d’avoir un contact direct avec les gens, rendre ça plus personnel.”

© Max Mendelsohn

Tu as lancé un fan club auquel on peut s’inscrire, recevoir des morceaux, etc. D’où t’est venue cette idée ? Tu faisais toi-même partie d’un fan club dans ta jeunesse ?
Non, pas un vrai fan club. Je trouvais ça drôle, ce truc un peu old school. Je voulais simplement que les gens puissent laisser leur adresse mail pour entendre des reprises que je fais, écrire quelques notes, rappeler mes dates de concerts… Je ne voulais simplement pas appeler ça une mailing list, je trouvais ça drôle de l’appeler fan club. Ce n’est pas quelque chose de très réfléchi, je l’ai fait, simplement. J’ai cependant été fan de groupes et je passais du temps à chercher leurs premières démos, à fouiller sur internet, à regarder plein de trucs sur youtube, je me disais donc que ça permettrait à ceux qui m’apprécient d’avoir un contact direct. J’aime écrire les notes à la main pour le rendre plus personnel.

Tu as beaucoup d’échanges avec des fans qui t’écrivent, te remercient ?
Un petit peu, oui. Principalement aux concerts où les gens viennent me parler. Mais je suis un peu lent avec les emails, j’essaie de ne pas trop passer de temps sur mon ordinateur.

Et je suppose que les gens n’écrivent plus de lettres manuscrites comme c’était le cas à l’époque…
Je n’en ai encore jamais reçue. Il y a une adresse néanmoins, si les gens veulent m’écrire. J’adorerais en recevoir ! Les emails c’est bien aussi, j’essaie de répondre à chacun d’entre eux.

C’est peut-être plus compliqué aujourd’hui de construire de vraies relations avec ses fans, je ne sais pas si tu avais cela en tête au moment où tu as lancé ce concept. Beaucoup de gens consomment la musique en quelques clics sur Youtube ou Spotify et ne prennent pas le temps de s’attacher aux artistes…
C’est beaucoup moins personnel, c’est vrai. L’attention envers la musique, les disques diminue peu à peu. J’utilise les réseaux sociaux de temps à autre, il y a beaucoup d’aspects négatifs mais ils permettent au moins d’avoir un contact direct avec les gens, rendre ça plus personnel. C’est chouette de pouvoir correspondre via ce fan club, comme une extension de ma musique, pouvoir écrire quelques mots, j’adore parler aux gens aux concerts, si ma musique leur tient à cœur, c’est incroyable et très flatteur ! C’est bien d’essayer de garder un lien direct.

Et tu as fait plusieurs reprises pour les membres de ton fan club et tu encourageais même les gens sur Twitter à te suggérer des morceaux à reprendre. Lequel t’a mis le plus en difficulté ?
(Il réfléchit) Je fais des versions assez simples. Piano, basse… J’en ai fait une de Sharon Von Etten (“All I Can”, ndr), c’était assez compliqué de reprendre un morceau contemporain. J’adore sa musique mais je devais trouver une façon de rendre le morceau plus personnel. Quand c’est un morceau de Neil Young (“Heart Of Gold”, ndr) par exemple, c’est un classique, c’est différent… C’est chouette comme fonctionnement, demander aux gens de choisir un morceau et l’envoyer le lendemain. Et j’ai rendu une personne très heureuse, celle dont j’ai choisi la chanson de John Cale (“Big White Cloud”, ndr). C’est simple d’enregistrer de la musique de nos jours. J’utilise des programmes informatiques, donc ça va vite, je peux les enregistrer rapidement.

Tu as eu des demandes improbables ?
Oui, pour certaines, je me suis dit “NON, clairement pas !“. C’est intéressant, ça me permet de réaliser comment les gens trouvent que je sonne, quand ils vont chercher un groupe assez proche… C’était vraiment sympa, je vais le refaire en rentrant de tournée.

Tu pourrais le faire en concert ? Demander aux gens ce qu’ils veulent entendre ?
(Rires) Peut-être ! Il faudrait que j’en apprenne d’autres. J’essaierai de demander des suggestions à mon prochain concert. J’ai joué au mariage de mon frère des vieux classiques…

… Donc tu as déjà un bon répertoire, tu es prêt à faire face ! (Rires) Pour en revenir à Ty, tu joues des albums entiers sur cette tournée. Lequel est le plus cool à jouer ?
Manipulator est sympa, c’est le plus long, il y a un défi d’endurance. Emotional Mugger, c’est marrant aussi, parce qu’il est bizarre. C’est intéressant de les jouer avec de nouveaux musiciens par rapport aux tournées d’il y a quelques années. On interprète les morceaux différemment. C’est cool aussi de jouer Melted… et puis le nouvel album parce que j’y joue beaucoup d’instruments différents. C’est marrant de lâcher un peu la basse pour faire du saxophone, du koto (instrument japonais à cordes, ndr), de l’omnichord (pendant électronique de l’autoharpe, ndr)…

Tu dois savoir jouer une centaine de chansons de Ty Segall !
(Rires) Oui, pas loin. Je crois qu’on en a appris environ 80 ! On s’est beaucoup entrainés, j’ai trop de chansons en tête maintenant !

Tu aimerais faire ça avec ton propre groupe ?
Pourquoi pas, mais il me faudrait plus d’albums ! Quand j’aurai dix albums, je pourrai faire ça.

Il va falloir que tu fasses trois albums par an toi aussi !
(Rires) Peut-être que d’ici six ans… Je joue mon nouvel album en entier à ma release party, en Los Angeles. Ça va être sympa. Mais en tournée, je pense que je mélangerai un peu tous les disques.

On verra ça en février à Paris, au Petit Bain !
Oui, d’autant que ce sera avec mon amie Shannon Lay. Elle joue elle aussi dans le groupe de Ty. Sa musique est très belle, elle vient de sortir un disque chez Sub Pop (August, ndr). C’est un très bon disque ! (Après vérification, il ne nous a pas menti, on a donc vraiment hâte d’y être, ndr)

Interview réalisée par Jonathan Lopez

Merci à Marion Seury

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