Interview – King Gizzard & The Lizard Wizard

Publié par le 15 juillet 2015 dans Interviews, Toutes les interviews | 0 commentaire

Au départ, ils ne se prenaient pas vraiment au sérieux. D’où ce nom, King Gizzard & The Lizard Wizard, un brin ridicule et pas évident à retenir. Mais à en voir la longue liste de journalistes présents au rendez-vous le jour du Paris International Festival Of Psychedelic Music à la machine du moulin rouge malgré la chaleur caniculaire, pour interviewer Stu MacKenzie, jeune australien de son état, et surtout chanteur-guitariste du groupe ; il semblerait que la plaisanterie soit devenue une affaire sérieuse.

Il faut dire que King Gizzard & The Lizard Wizard fait preuve d’une grande créativité et nous a abreuvé de bons albums en seulement quatre ans, leur dernier album concept en date (Quarters!) ne faisant pas exception. Si MacKenzie se comporte en homme pressé quand il s’agit d’ajouter des successeurs à sa discographie, il sait se montrer posé et affable quand il est mitraillé de questions. Interview.

 

King Gizzard & The Lizard Wizard_1 3

 

Commençons par parler de Quarters!. Comment vous est venue l’idée de cet album ?

On venait de finir I’m In Your Mind Fuzz. Ils sont un peu connectés. On les a enregistrés dans le même studio, Daptone à New York, avec les mêmes moyens techniques, tout était assez similaire. Mais je voulais qu’ils soient différents, ils sont opposés d’une certaine manière.

I’m In Your Mind Fuzz était un disque difficile à faire, on a passé beaucoup de temps dessus et je voulais que ce soit différent pour Quarters!, c’est peut-être mon côté fainéant, je voulais qu’il soit plus simple. Il y a donc beaucoup d’improvisations, de jams…

J’ai écrit les quatre morceaux avec beaucoup de pédales de boucles. Ce ne sont que des progressions d’accords simples, répétitifs. Les chansons sont longues mais basiques. Donc j’ai écrit ça avant de les présenter aux autres membres du groupe. On a passé trois jours à répéter, je leur ai montré les morceaux et je leur ai dit « voici les riffs, je veux que vous en fassiez ce qui vous semble bien. » I’m In Your Mind Fuzz est très construit, très réfléchi, on a beaucoup répété, alors que celui-ci est très improvisé. Mais c’était ça le point de départ, puis trois jours de répèt’ et un jour d’enregistrement. On a fait beaucoup de prises à la suite. Tout enregistré sur cassette, pas d’ordinateurs ou de trucs dans le genre, beaucoup de prises sur cassette, de découpages, collages…

I’m In Your Mind Fuzz est très heavy, pour nous, c’est plus sombre que la plupart des trucs qu’on a faits avant et peut-être plus sérieux aussi. Je voulais que Quarters! soit joli d’une certaine manière et essayer de faire durer des morceaux 10 minutes et voir comment les rendre intéressants tout en étant assez simples, c’était ça le défi.

 

C’est en quelque sorte une suite logique à I’m In Your Mind Fuzz puisque vous aviez essayé de longs jams sur ce disque et finalement les 4 premiers morceaux étaient comme un long morceau de 12 minutes…

Oui je voulais qu’on ait le sentiment que ce soit comme un prolongement quand on arrive à la fin de I’m In Your Mind Fuzz. Car ce dernier démarre heavy et devient de plus en plus tranquille au fil du disque. Je voulais qu’on ait ce type de voyage, et qu’en écoutant Quarters! juste après IIYMF on ait le sentiment que le voyage se termine, c’est comme la 2ème partie en fait.

 

OK. Mais ce concept que vous vous êtes imposés sur Quarters! (4 morceaux de 10’10) n’est-il pas devenu une contrainte à un moment donné ?

Si, mais j’aime les contraintes. J’ai besoin pour être créatif d’avoir des contraintes, sinon je ne saurais pas quelle direction prendre. Je dois savoir où je vais avant de commencer à travailler. Je ne vais pas marcher vers la tour Eiffel si je ne sais pas dans quelle direction aller. C’est un peu la même chose. Donc oui pour Quarters! on savait vaguement vers où aller, et il a fallu mettre les bonnes pièces ensemble pour y parvenir.

 

Ça n’a pas été compliqué pour vous, qui êtes habitués à faire des morceaux plutôt garage fuzzy, de se lancer dans de longs titres psychédéliques ? Ça s’est fait naturellement ?

On a fait des morceaux psychés par le passé, pas aussi longs, mais il y avait donc une forme de continuité. Mais oui c’était un défi.

 

Oui c’est l’impression que j’avais. Parce que vous êtes très créatifs, vous n’avez pas de difficultés à écrire des albums, vous en êtes à 6 en 4 ans… Je pensais donc que vous cherchiez à vous imposer un challenge, quelque chose de nouveau pour vous mais finalement tu me dis que c’était plus facile ?! 

Oui. Quarters! est beaucoup plus facile à faire que IIYMF, c’est certain. Principalement parce qu’il y a beaucoup d’improvisations. IIYMF était très structuré, on savait tout ce qu’on devait mettre à tel moment avant de l’enregistrer alors que Quarters! le jour de l’enregistrement, ils ne connaissaient même pas les morceaux, on n’avait pas à se dire « oh merde c’est quoi déjà la 12ème mesure »… Celui-ci était plus simple car on y a passé moins de temps, moins de réflexion car je voulais qu’il paraisse « jammy », improvisé, comme s’il était capturé sur le moment. En live.

 

C’était donc un procédé très différent d’écriture de morceaux.

Oui comme je disais je voulais vraiment que ce soit l’opposé de IIYMF, comme des pôles contraires et ça a rendu les choses plus simples. On a probablement passé plus de temps au mix car il y avait beaucoup de manipulation des cassettes, on a essayé un truc un peu fou comme si on enregistrait l’album entier sur cassette VHS. Ça a un sens en français ?

 

Oui on connaît !

Désolé c’est parce que je disais ça dans une interview au Danemark et ils ne comprenaient pas de quoi je parlais.

 

Nous on connaît, avant les DVDs !

Oui, oui, exactement ! Je n’étais pas sûr, peut-être qu’ils ont des initiales différentes.

Bref ça a un son vraiment unique, enregistrer sur cassette, en extraire le son, le retravailler, l’étirer, ré-enregistrer par-dessus, coller des trucs les uns avec les autres, obtenir ces espèces de sons glitchy bizarres. C’est une idée que j’ai eu après en fait, mais ça fait partie du concept. Je trouvais que certains morceaux étaient ennuyeux, c’était peut-être un jugement un peu sévère, mais je me suis dit « comment faire avancer les choses, les rendre plus intéressantes ? Prenons ces choses simples et rajoutons un peu d’imprévu dans tout ça. » Pour moi toute cette façon de procéder avec les cassettes apporte de l’énergie et donne le sentiment de ne pas savoir ce qui va se passer, rajoute de l’effet de surprise.

 

Et tu as aussi utilisé beaucoup de samples différents, notamment sur « The Infinite Rise » (un cheval, un chat, un bébé qui pleure…). Tu aimes piocher des sons comme ça, ça peut te donner de l’inspiration, construire des morceaux autour de ça ou ce sont juste des petits fignolages pour compléter les morceaux ?

On ne l’a fait qu’une fois ou deux. C’est par rapport aux lyrics, comme ce jeu « wordplay games ». Je ne sais pas s’il y a un équivalent français, c’est un jeu anglais quand tu dis un mot, puis quelqu’un dit un autre mot qui lui passe par la tête. Je dis chat, tu dis chien… C’est presque sans réfléchir, tu éteins ton cerveau, tu dis ce qui te passe par la tête. Et toutes les paroles de cette chanson fonctionne de cette façon donc…

 

Ce sont des illustrations de tes paroles.

Oui. Les paroles sont des couplets qui riment, 2 ou 3 syllabes et un rythme en rapport avec le précédent. Il n’y a pas de vrai sens, c’est un jeu de « wordplay ». Et les effets sonores ont été ajoutés de la même manière pour fonctionner avec les textes… Le son n’est pas toujours lié parfaitement aux paroles mais il a quelque chose à voir. C’est le même principe, comme si tu écoutais les textes et mettais l’effet sonore qui te vient à l’esprit à ce moment-là. Et une fois trouvé, tu l’intègres au morceau. C’était ça l’idée.

 

« Je ressentais une certaine pression depuis que j’ai fait les morceaux épiques de Quarters!, je voulais mettre ça de côté et faire un album de chansons normales… » 

 

King Gizzard & The Lizard Wizard_2 2Et en tant que groupe de sept membres, ce n’est pas compliqué de se mettre d’accord, de prendre des décisions ensemble pour vos morceaux ?

Mon rôle est d’être un peu le boss (rires). Je suis peut-être un peu autoritaire je ne sais pas, il faudrait demander aux autres mais tout le monde a des idées, tout le monde est très créatif dans le groupe. Nous sommes 5 sur 7 à être compositeurs, à avoir écrit des chansons pour d’autres groupes et parfois pour King Gizzard. Mais au final c’est comme si on mettait en place une sorte de filtre pour définir ce qui fonctionnera et ce qui ne fonctionnera pas. Chaque album est un peu le reflet de l’état d’esprit de chacun, un recueil de plein d’idées. On essaie d’établir quel type d’idées pourront convenir avant de se lancer dans l’album.

 

OK. Je change un peu de sujet. La marijuana récréative vient d’être légalisée dans l’Oregon. Votre album doit se vendre comme dans petits pains dans cet Etat ?

(Rires) C’est drôle ! Je n’en sais rien (rires).

 

Tu ne crois pas que ta musique doit être particulièrement appréciée par les consommateurs de drogue ?

Je suppose que oui. C’est marrant d’ailleurs… parce que ce n’était pas vraiment quelque chose d’intentionnel au départ.

 

« I’m In Your Mind » !

Oui (rires). (Il réfléchit) J’essaie de raisonner et de comprendre pourquoi les gens qui prennent des drogues ou fument de l’herbe sont si intéressés par la musique psychédélique. J’imagine que c’est une façon d’explorer son subconscient, de creuser ce que son esprit peut créer. Ça doit être ça le lien. Je ne sais pas, intéressant…

 

A creuser ! La semaine dernière vous avez joué trois concerts en une journée ?! C’est ce que j’ai lu sur votre Facebook, quand vous étiez au Glastonbury…

Oui ! C’était une grosse journée ! On a décollé de New York où on avait joué deux concerts, le second était à 1h30 du matin et on a fini vers 2h30 à peu près, le temps de préparer les affaires il était 3 ou 4h et notre vol était à 7h pour Londres. On est donc parti directement après le concert, on avait déjà eu une journée chargée, et on venait d’une autre ville… On était donc déjà très fatigué quand on était dans l’avion. On a atterri à Londres vers 10 ou 11h et c’était comme si on sortait du lit, puisqu’on a dormi 5h dans l’avion. On était complètement décalqué par le décalage horaire. Donc au réveil, on est parti directement pour Glastonbury, on était dans un état bizarre, en mode zombie, hyper fatigué mais aussi complètement perdu à propos de l’heure. Et je n’avais pas réalisé à quel point les jours sont longs l’été dans cette partie du Nord.

 

Et oui, ils sont plus longs.

Ils sont très longs ! On vient du sud de l’Australie, les jours sont longs mais pas autant. On se disait « c’est quoi ce délire, il est 23h et le soleil est toujours là, qu’est-ce qu’il se passe ? C’est trop bizarre ! ». Et on a dû repartir juste après Glastonbury, nos hôtels étaient à quelques heures de route. Je ne sais pas quand le soleil s’est levé, j’avais l’impression d’être réveillé depuis 8 jours ! Mais c’était génial, Glastonbury c’était très cool !

 

Vous aviez déjà joué devant autant de monde ?

Pas souvent. C’est vrai que j’étais très surpris de jouer devant autant de gens, le main stage est très grand, les autres scènes sont plus petites mais devant celle-ci il y avait vraiment beaucoup de monde. Ouais c’était cool ! C’est vraiment un festival très cool d’ailleurs, je n’étais pas sûr qu’il y aurait toujours une ambiance aussi cool, parce que ça existe depuis longtemps et ils sont connus, mais c’est toujours le cas. Il y a toujours une super atmosphère, c’est spécial.

 

Donc vous reviendrez en Europe ?

Oui bien sûr ! C’est la deuxième fois qu’on vient en Europe mais nous n’avions pas joué en France la dernière fois.

 

Pour en revenir à vos albums studios et vos inspirations, vous avez déjà touché à plusieurs genres, quelle peut être la prochaine étape ?

On vient de finir l’album en fait, c’est quelque chose d’assez folk, je voulais sortir de ces chansons bizarres. Après avoir fait Quarters!, je voulais m’éloigner de ça, je ressentais une certaine pression depuis que j’ai fait ces morceaux épiques, je trouvais que c’était vraiment une pression pesante, je voulais mettre ça de côté et faire un album de chansons normales…

 

Des chansons folk, acoustiques ?

Oui, pas d’instruments électriques, pas de guitare électrique, pas de claviers, pas de basse électrique.

 

Tu as dû virer plein de membres du groupe !

(Rires) Ouais ! En fait on ne l’a pas enregistré comme un groupe, tout a été enregistré à la maison. Il y a aussi de la clarinette, de la flûte, du violon, du violoncelle. On a juste fait ce qu’on pouvait nous-mêmes et c’est genre des « chansons chansons ». Je ne vois pas comment décrire ça autrement. C’est le prochain album, je ne sais pas si on le jouera sur scène, on le fera peut-être, mais c’était un défi aussi de faire ce disque.

 

Il sortira d’ici combien de temps ? Trois mois ?

J’espère d’ici la fin de l’année, il n’y a pas vraiment de date. D’ici la fin de l’année.

 

Vous maintenez donc le rythme de deux albums par an !

Pas obligatoirement mais c’est ce que nous avons été capables de faire. On fait comme on peut. Certains groupes aiment sortir un album, puis faire énormément de presse et passer beaucoup de temps avant de passer au suivant, travailler 18 mois, faire tous les trucs à côté. Je ne veux pas faire ça. Parce qu’en y passant tant de temps tu détestes tous tes morceaux et tu ne t’y intéresses plus, tu veux faire autre chose. Je veux éviter ça. Renouveler, apporter de la fraicheur…

 

L’année dernière vous avez donné toute la discographie du groupe en téléchargement gratuit sur internet et tu as dis que c’est parce qu’« on est dans le futur ». (Rires) C’est comme ça que le futur devrait être, de la musique gratuite ?

Pas forcément. Je ne veux pas rentrer dans le grand débat sur la valeur de la musique, le piratage… Mais personnellement, je ne parle pas au nom d’autres groupes, je suis heureux que le plus de gens possible puissent avoir notre musique. S’ils veulent l’acheter, le faire écouter à un ami, le graver sur CD ou le télécharger je m’en fous, je suis simplement heureux que des gens écoutent notre musique. Car ça signifiera plus de gens qui viennent à nos concerts, au final c’est positif pour moi. On ne se fait pas d’argent avec les ventes digitales de toute façon donc je suis heureux de le donner.

 

Et peut-être qu’ils achèteront ensuite les versions physiques, d’autant que vous avez de très belles pochettes…

Je n’aimerais pas que des gens viennent chez moi me voler mes disques sous mon lit. Mais ce n’est pas pareil pour moi que de télécharger de la musique digitale. C’est mon sentiment et je le referai probablement.

 

J’ai lu que ton père te chantait des chansons de Neil Young pour t’endormir.

Oui, c’est vrai.

 

Tu as une opinion à propos de son dernier album contre Monsanto ? Pas forcément sur la musique mais aussi le concept.

Je ne l’ai pas encore écouté. Je vais m’y mettre, je suis toujours le plus lent à écouter les nouvelles sorties.

 

Mais que penses-tu du concept de l’album ? Il a 70 ans, il se bat encore contre de grandes entreprises…

J’adore Neil Young ! Il est génial, c’est le meilleur ! Quand mon père me chantait Neil Young, j’avais environ 5 ans, je n’y connaissais rien évidemment puis quand j’étais ado je me disais qu’il était vraiment naze parce que mon père l’aimait… Et plus tard j’ai réalisé que c’est un des plus incroyables musiciens de tous les temps. C’est un de mes héros évidemment. Je ne sais pas, je ne peux pas vraiment parler du dernier album car je ne l’ai pas. J’ai adoré Psychedelic Pills, son album précédent, c’était vraiment un album incroyable.

 

Oui, un de ces meilleurs ! C’est dingue !

C’est super cool, quand l’album est sorti je me suis dit « je veux être comme toi Neil, mais je suis vieux ! ». (rires)

 

Donc tu chanteras Neil Young à ton fils toi aussi ?

Oui ! Je ferai ça. Quand j’aurai un fils je le ferai.

 

Cool ! Vous êtes proches des autres groupes psychédéliques australiens comme Pond ou Tame Impala ? Vous vous connaissez bien ?

Je connais très bien Pond, Jay (Watson, multi-instrumentiste ndlr), qui joue aussi dans Tame Impala, et Joe (Ryan, idem ndlr) sont de très bons amis à nous. Et on connait bien Nick (Albrook, idem ndlr), mais c’est tout car ils sont à l’opposé de nous en Australie.

 

Oui bien sûr, c’est grand l’Australie !

Oui c’est très grand ! Ils sont de Perth, mais la plupart des membres de Pond habitent à Melbourne maintenant, d’où nous sommes également. Ils sont tous adorables, des groupes incroyables et des gens très cool. Je n’ai que du positif à dire à leur sujet.

 

Et il y a aussi cette fille qui vient de Melbourne et bénéficie d’une bonne hype ces derniers temps, Courtney Barnett. J’ai vu qu’elle avait déjà joué sur scène avec vous.

Oui, c’est notre pote. On connait Courtney depuis longtemps. Elle est géniale et très talentueuse. Je n’ai pas de mots assez sympas pour elle, elle est géniale !

 

Vous pourriez collaborer avec elle un jour ?

J’adorerais ! C’est vraiment une super personne, elle est incroyable. Si un jour tu lis ça Courtney, je t’aime !

 

Entretien réalisé par JL

Merci à Yann Roskell (PIAS) pour l’organisation de cet entretien.

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