Mudhoney – Every Good Boy Deserves Fudge

Publié par le 6 septembre 2016 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques | 0 commentaire

EGBDF

(Sub Pop, 1991)

Le deuxième album est souvent un intense moment de remise en question pour les petits groupes remarqués qu’on attend au tournant, et c’est certainement encore plus vrai pour Mudhoney. Car non seulement le groupe a déjà sorti un successeur mitigé à sa première grosse claque, mais en plus tous les espoirs qu’on portait en eux se sont tournés vers d’autres groupes de la scène de Seattle, dont un autre cassera la baraque quelques mois plus tard à un niveau inattendu, et qu’on ne reverra certainement pas de sitôt.

Il faut dire que l’histoire du groupe est assez particulière : créé comme une petite cour de récréation entre 4 mecs plus ou moins en pause ou débarrassés de leurs groupes respectifs (Green River, The Thrown-Ups, Bundle Of Hiss et les Melvins), sorte de supergroup de la scène locale dont le seul objectif était de faire quelques concerts et peut-être un 45 tours, Mudhoney devient un peu par hasard, beaucoup par passion, la coqueluche puis la figure de proue du label naissant de Seattle, Sub Pop, qui les envoie en festival en Allemagne avant même que le groupe n’ai sorti le moindre titre. Écrit dans l’urgence, ce qui prouve l’alchimie incroyable entre les musiciens, leur EP Superfuzz Bigmuff et quelques singles mémorables achèvent d’en faire le groupe à suivre, les futures superstars indie de la fin des années 80.

Sauf que, comme je le disais, le premier album (simplement intitulé Mudhoney) qui suit n’est qu’un Superfuzz Bigmuff rallongé, ce qui reste très cool mais beaucoup moins percutant. Et entre leur premier EP et cette année 1991, le regard de la critique, des médias et même des majors commence à se tourner vers Seattle, pas avec autant de ferveur qu’après Nevermind, mais les gros noms de la scène locale commencent à signer des contrats chez des majors et MTV commence à diffuser certains clips en rotation lourde. Tous les groupes de Seattle sentent que quelque chose se prépare et qu’il est peut-être temps de réfléchir plus sérieusement à leurs perspectives de carrière.

Tous ? Non. Mudhoney, resté fidèle à Sub Pop envers et contre-tout, s’est concentré à sortir un album digne de ce nom après le précédent dont ils ne sont pas particulièrement fiers, un album qui pourrait vraiment leur plaire. Leur plaire, et aussi désarçonner un peu la presse musicale, britannique principalement, qui a construit autour d’eux et d’autres groupes comme TAD le mythe des rockers bûcherons simplets, festifs et bourrins qui les enferme dans une case dans laquelle ils n’ont jamais eu envie de se mettre. Steve Turner simplifie ses solos de guitare qui lui avaient valu d’être qualifié d’Eric Clapton du grunge et tous s’attèlent à composer des morceaux qui permettent de faire un disque qui tienne la route sur la longueur, avec une ambiance et une dynamique plus variée.

Cependant, il ne faut pas croire que la musique perd en intensité. Si le disque possède deux instrumentaux, dont « Generation Genocide » qui ouvre les hostilités, et l’un des titres les plus calmes qu’ait jamais composé Mudhoney, à savoir « Good Enough », on n’évitera pas de se prendre en pleine face la slide rageuse de « Let It Slide », les très punks « Thorn » ou « Into The Drink » ou l’excellente vraie/fausse chanson des Sonics « Who You Drivin’ Now? ». Autant de titres qui agrémenteront sans peine les best of du groupe, sans parler de leurs setlists. A côté de ça, on a de vraies pépites qui rappellent que Mudhoney ne sont pas que des bourrins bloqués sur le punk hardcore et le proto punk des Sonics ou des Stooges tel que « Broken Hands », ce que jouerait Neil Young s’il avait la voix de Mark Arm et un amour pour le son crado, et la dose de fuzz rampante à l’australienne est assurée notamment par le final « Check-Out Time ».

Au final, objectif atteint puisque l’album est excellent de bout en bout, entre ses temps forts évidents et ses petites pépites qu’on redécouvrirait presque à chaque écoute. Si aujourd’hui, il reste moins cité que Superfuzz Bigmuff, Every Good Boy Deserves Fudge est sans aucun doute un des meilleurs disques de Mudhoney.

Malheureusement, c’est aussi le disque de la rupture. Sub Pop se retrouve face à un mur. Trop petit pour assumer financièrement son ambition de porter la scène locale en forte ébullition, le label est incapable de sortir le disque en temps et en heure ou de payer décemment le groupe. A cela s’ajoute le problème TAD ; l’autre futur grand groupe du coin enchaine un procès avec un géant du Cola pour son single « Jack Pepsi » et avec un ancien couple de hippies qui apparait sans autorisation sur la pochette de 8-Way Santa. Sub Pop est au bord de la faillite, au point que ses directeurs proposent aux membres de Mudhoney de devenir actionnaires au lieu de les payer pour leur album, ce qu’ils refusent. Ils préfèrent quitter le navire plutôt que de se fâcher avec leurs amis d’hier, et rejoindront bientôt Reprise Records avec le « succès » que l’on sait.

Ironie du sort, Nirvana étant encore sous contrat avec Sub Pop lors de leur signature avec Geffen, la major arrange les choses en proposant à Sub Pop de toucher des royalties sur leur album à sortir. Quelques mois plus tard, Nevermind sort et est un des plus gros cartons de tous les temps, ce qui renfloue les caisses, aurait permis à Every Good Boy Deserves Fudge de sortir dans des conditions idéales et sûrement rendu les membres de Mudhoney riches s’ils avaient accepté de devenir actionnaires du label. Enfin, avec des si, on ferait un bon album des Smiths, comme on dit.
La seule chose à retenir de tout ça : Encore un Gros Bon Disque, Forcément.

BCG

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