Dinosaur Jr. – Discographie (1ère partie : 1984-1989)

Publié par le 9 mars 2014 dans Chroniques, Discographies, Incontournables | 0 commentaire

dino jr 2

Avec une demi-douzaine de critiques dithyrambiques à mon actif sur ce site, ce qui n’est généralement pas mon habitude, il me paraissait inconcevable de ne pas vous parler de mon groupe préféré, qui devrait d’ailleurs être le groupe préféré de tout un chacun. Et comme je n’ai pas su me décider sur un seul album, je vous ai fait une petite discographie. Petite, puisqu’elle ne s’intéresse pas à l’ensemble de la discographie du groupe, mais à ses trois premiers albums, ceux qui précèdent la séparation du line-up d’origine, donc ça suit quand même une certaine logique.
Au passage, le groupe, c’est Dinosaur Jr.

dino

Au départ, Dinosaur Jr. s’appelle Dinosaur, mais avant ça, il y avait un groupe du nom de Deep Wound. Formation hardcore ma foi assez classique dans les années 80, vous savez le genre qui ne joue que des titres de 30 secondes très énervés, Deep Wound se distingue par son batteur et son guitariste, deux petits jeunes du nom de J Mascis et Lou Barlow. Après s’être rendu compte qu’il n’y a plus grand intérêt à faire du hardcore quand on joue déjà super vite, les 4 compères se lassent, en particulier Mascis, et le groupe se sépare.
À cette époque, Mascis qui a beaucoup de temps libre, apprend la guitare puisqu’il ne réussit pas à trouver un guitariste qui a un son à son goût, et autant dire que ça se comprend quand on entend effectivement la manière dont il joue de la guitare. Le jeune J passe donc son temps dans sa chambre à peaufiner son style, son son, et ses morceaux. Quand il en sort, il contacte Barlow à qui il propose le poste de bassiste et Charlie Nakajima, son pote d’enfance qui chantait dans Deep Wound, pour reformer un nouveau groupe.

Nakajima propose un de ses amis, surnommé Murph, pour jouer de la batterie et c’est ainsi que se forme la première mouture de Dinosaur. Sauf qu’au premier concert, Nakajima arrive bourré ou défoncé, ou les deux, ce qui n’est pas au goût de ses camarades. Mascis, passablement énervé, le vire d’une manière qui montre toutes ses compétences sociales ; il dissout le groupe pour le reformer le lendemain, sans chanteur. Il prend donc la main sur les vocals, ce qui n’est pas plus mal puisque sa voix lancinante sera une des marques de fabrique du groupe. Et voilà comment s’est formé Dinosaur.

 

De la country qui fait saigner les oreilles
Sorte de gloubi-boulga rock/punk/hardcore/noise/new wave/folk/hard rock, qui se veut au dire de Mascis lui-même « de la country qui fait saigner les oreilles« , le premier album de Dinosaur est un véritable OVNI musical. Les compositions partent dans tout les sens, et les Dinosaur_album_cover_(Dinosaur_Jr)concerts de l’époque sont proprement inaudibles, ce qui n’a certainement pas aidé Dinosaur à se faire reconnaître. Pourtant, quand on s’y penche en profondeur, on trouve sur cet album éponyme (à l’époque) de bien belles choses.
Certes, il y a un beau bordel, dont « Does It Float » ou « Pointless » sont les morceaux les plus représentatifs, des morceaux assez violents et hardcore comme « Mountain Man » ou « The Leper », mais aussi un sens mélodique imparable qui ressort sur « Forget The Swan », dont la production est malheureusement trop 80s, ou « Repulsion » et le début des jolies ballades un brin dépressives avec « Severed Lips » et la magnifique « Quest ».
Barlow a avoué à l’époque avoir été complètement subjugué par les compos de Mascis, à des années lumières des titres de Deep Wound. Et quelque part, ça se comprend : imaginez qu’en quelques semaines, Marc Lévy se transforme en Faulkner. En naissent une forte admiration et un complexe d’infériorité qui pèseront lourd sur l’avenir du groupe. Du coup, il ne rechigne pas à partager le chant, et c’est certainement l’album du groupe où le chant est réparti le plus équitablement, avant qu’ils n’en viennent à chacun chanter leurs compos.

Paradoxalement, le point le plus fort de l’album ne figure pas sur sa version d’origine : il s’agit de la face b « Bulbs Of Passion », qui n’apparaîtra sur le disque qu’avec les diverses rééditions. C’est le morceau qui définit certainement le mieux ce qu’est Dinosaur et ce que Dinosaur veut faire, avec sa structure complexe, ses passages mélodiques alternés avec les cris de Barlow, sans oublier les solos de guitare de rigueur. « Bulbs Of Passion » est un manifeste, et c’est également un tour de force, le genre de morceau qui pose un groupe, comme en son temps « Black Sabbath » de Black Sabbath (sur l’album Black Sabbath).

Dinosaur est en lui-même un OVNI. Porté par un type asocial et surdoué, sorte de parangon du guitar hero indé, accompagné de deux acolytes qui ne sont pas ses amis et qui ont du mal à communiquer, encore moins sous une avalanche sonore. Chaque membre du groupe ne semble pas savoir ce que font les autres, surtout pas J derrière son brouhaha guitaristique. Rien de surprenant alors à ce que le public également ait du mal à discerner les chansons derrière le bruit. Il n’empêche que Sonic Youth ne s’y est pas trompé, et se prend très vite d’affection pour ce groupe hors du commun, qu’ils essaieront de porter tant bien que mal vers la reconnaissance et le succès. Mais avec ce premier album, c’est pas gagné…

 

From Hardcore to Heaven (Just Like…)
Après avoir tapé dans l’oeil de LA référence rock indé, malgré une indifférence à peu près généralisée, Dinosaur s’attelle à atteindre leur objectif dans la vie : sortir un disque chez SST. Ce qu’il faut comprendre, c’est que SST est le label indépendant le plus important de l’époque, certes, et propose un nombre d’artistes de qualité impressionnant*, re-certes, mais l’explosion Nevermind n’ayant pas encore eu lieu, les labels indépendants n’ont ni l’impact ni les moyens qu’ils auront dans les années 90. On ne peut donc pas parler d’un plan de carrière ambitieux ou particulièrement viable. Comme je l’ai déjà dit, le manque d’ambition permet de faire de grandes choses.

La cassette qui arrive chez SST en 1987 fait halluciner toute l’équipe du label. Le son est tellement dans le rouge qu’ils croient à un défaut d’enregistrement. Réponse de Mascis (en substance) : « On a tout enregistré le plus fort possible pour reproduire le principe de la distorsion. On s’est dit qu’une guitare sonne mieux avec de la distorsion donc peut-être que tous les instruments et la voix sonneront mieux avec de la distorsion. »

Ce qui s’est passé avant ça, c’est que Dinosaur a enregistré son nouvel album à New York avec Wharton Thiers, l’ingé son de Sonic Youth, et que cet album a été accouché dans la douleur. Mascis joue les maniaques du contrôle et dicte à Murph exactement comment jouer de la batterie, pendant que Barlow se renferme progressivement dans son propre délire musical. Ce dernier propose d’ailleurs ses premières compos pour le groupe, même s’il garde la plupart pour lui et son petit side-project Sebadoh.
Bien qu’enfanté dans la douleur, You’re Living All Over Me est une véritable tuerie. On sent là encore les influences multiples du groupe mais celles-ci se rejoignent pour apporter ce qui manquait au précédent disque : de la cohérence. Et de fait, le tout s’écoute parfaitement d’une traite, jusqu’au virage final que représente « Poledo », avec son Ukulele et ses montages sonores.

Ainsi, en deux ans et à peine 1 album, Dinosaur s’est complètement détaché du punk hardcore pour créer une musique qui lui est propre, youre-living-all-over-meavec un son parfaitement identifiable, processus qui a été beaucoup plus long pour les Meat Puppets ou Sonic Youth. Ces derniers sont d’ailleurs plutôt présents sur l’album puisque Lee Ranaldo vient faire les back vocals sur « Little Fury Things ».

Que You’re Living All Over Me soit ou non le meilleur album du groupe de J Mascis, c’est finalement une question de goût. Quoi qu’il en soit, il regorge d’excellents morceaux (au hasard « Raisans », « Sludgefeast », « In A Jar », « Kracked » ou « Tarpit ») et surtout, il définit parfaitement ce qu’est Dinosaur : des déluges sonores couplés à de parfaites mélodies. De fait, Mascis a trouvé ses marques à la guitare, et aussi sa voix avec ce fameux chant lancinant reconnaissable entre mille, celui qui ravit les fans et rebute souvent les néophytes. Mais à côté du leader, Barlow et Murph ont également énormément progressé, et la session rythmique est complètement en place. Barlow maltraite sa basse comme un Lemmy (Motörhead) en puissance, alors que Murph tient le tout avec des rythmiques bien plus intéressantes qu’on ne le croit, focalisé que l’on est par les prestations impressionnantes de Mascis.

Les morceaux, s’ils n’adoptent pas encore tout à fait des structures pops, sont beaucoup moins bordéliques que sur le précédent album. En plus, les paroles sont dans cette veine existentialo-dépressive qui marquera la décennie à venir, à la fois suffisamment évocatrices et obscures pour que personne ne les comprenne vraiment mais que tout le monde puisse s’y identifier. Ce disque est le chaînon manquant entre le rock indé hardcore/noise de la fin des 80s et ce qui viendra (notamment de Seattle) dans les années suivantes.

Et cette fois, personne ne s’y trompe : le disque est un succès dans le milieu du rock indé et commence à attirer les projecteurs sur le groupe. D’ailleurs, un super groupe des 60s s’aperçoit qu’ils ont le même nom et porte plainte. Mascis riposte en rajoutant « Jr » à la fin du leur. Surtout, ils sont repérés par le royaume du rock indé, le Royaume-Uni, où les premiers concerts de Dinosaur Jr sont un électrochoc pour ce qui deviendra la scène shoegaze.

Les compos de Barlow, puisqu’il faut en dire un mot, montrent tout le paradoxe auquel il fait face. « Lose » est parfaitement dans la veine de Dinosaur Jr et a été peaufinée pendant des mois avant qu’il ose la présenter, exemple révélateur de son complexe d’infériorité face à Mascis. En revanche, « Poledo » est complètement décalée, enregistrée à l’arrache entre 2 joints,  avec des collages sonores et une structure hasardeuse, et préfigure clairement ce que sera Sebadoh, son futur groupe.

En parallèle, malheureusement, les tensions ne s’apaisent pas au sein même du groupe, les tournées commencent à s’allonger et les anecdotes de conflit entre les 3 compères  sont nombreuses. À la fin de la tournée qui suit, Mascis part s’installer à New York, laissant les deux autres dans le Massachussetts. La rupture se prépare sans être encore consommée.

*En vrac Screaming Trees, Sonic Youth, Hüsker Dü, The Leaving Trains, Bad Brains, Meat Puppets, Minutemen, liste non-exhaustive.

 

Just Like Hell
Bien que You’re Living All Over Me soit un album parfait à bien des points de vue, du moins au mien, et même si « Little Fury Things » et « In A Jar », les deux morceaux les plus radio friendly, sont sortis juste avant en single (avec comme face b une reprise déjantée du « Show Me The Way » de Peter Frampton), il manque à Dinosaur nouvellement Jr un tube pour s’imposer définitivement dans le milieu du rock indépendant et les radios universitaires. C’est chose faite avec l’arrivée en septembre 1988 de « Freak Scene » qui reste encore aujourd’hui le morceau le plus connu du groupe. Toujours pas une structure véritablement pop avec ses deux solos dont l’un n’est ni plus ni moins qu’une explosion de flanger et son couplet qui est un refrain ou l’inverse, mais un riff et une mélodie imparable, sans compter le passage qui en a fait vibrer plus d’un en concert, quand Mascis chante seul avec sa gratte puis plus de gratte du tout « Sometimes I don’t thrill you/Sometimes I think I’ll kill you/Just don’t let me fuck up will you/’Cause when I need a friend it’s still you »*. Avec ce titre, Mascis se met dans la poche le loser romantique qui sommeille au fond de chaque auditeur de rock indépendant.
En face b, on trouve une petite chanson sympa du nom de « Keep The Glove », qui est surtout notable car on n’avait jamais entendu Dinosaur Jr. faire quelque chose d’aussi pop à l’époque. C’est très relatif, ceci dit.

dino jr disco

En octobre 88 sort l’album sur lequel se trouve ce single, Bug. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’album est bien nommé, si on considère que « bug » peut être synonyme de « problème ». À cette époque, Mascis vit à quelques 300 kilomètres de Barlow et Murph et compose donc seul l’ensemble des morceaux avant de revenir à Amherst et de les imposer aux autres de façon plus ou moins dictatoriale, ce qui rompt le peu de proximité qu’il restait au sein du groupe. Le leader s’accapare totalement le chant, ne laissant ironiquement Barlow chanter que « Don’t », morceau où un cri répète en boucle « Why don’t you like me ?« *
Mascis semble ne pas trop savoir où aller, après avoir atteint son objectif de signer sur SST, même si la qualité est toujours au rendez-vous. L’atmosphère est plutôt dépressive avec des morceaux comme « No Phone » ou « The Post », et certains titres en souffrent, trainant dinobugtrop en longueur. Sous cela, on perçoit toujours le son reconnaissable entre mille, l’aspect punk du groupe (« Budge ») et surtout des mélodies parfaitement trouvées. Chacun des musiciens est toujours en place, et le disque dans l’ensemble est toujours une réussite, mais le groupe s’effrite et l’ambiance est catastrophique, au point que Mascis reconnaîtra ne pas aimer l’album pour tout ce qu’il lui évoque. À l’époque, ce dernier parait incapable de communiquer et semble utiliser ses chansons comme le seul moyen d’exprimer son désarroi sur la situation du groupe et son incapacité à communiquer avec les gens. Morceaux choisis : « About to crack with no hope of coming back/How can you ever get it together ?« * (sur « Yeah We Know »), « All the things I left unspoken/The one that fits, still got me joking »* (sur « They Always Come ») ou « It’s so fucked I can’t believe it/If there’s a way I wish we’d see it/How could it work just can’t conceive it/Oh what a mess it’s just to leave it »* (dans « Freak Scene). Les paroles de ce morceau se comprennent d’ailleurs beaucoup mieux si on se dit qu’il parle du groupe à l’époque.

Quelques mois après, Dinosaur Jr. retourne en studio pour enregistrer la reprise des Cure « Just Like Heaven » et quelques faces b. Le titre se positionne au top des charts britanniques et la version est tellement bonne que Robert Smith reconnaîtra lui-même qu’elle est meilleure que l’originale. Comme quoi on peut avoir inspiré des hordes de gothiques et être de bonne foi. Le groupe a tout pour réussir, mais…

La tournée qui suit est une catastrophe. Barlow s’affirme et fait son maximum pour gonfler Mascis, ce qu’il réussit à maintes reprises. Un concert où le bassiste s’amuse à faire des boucles noisy au milieu des morceaux finit même en véritable joute : Mascis tente d’éclater sa guitare sur la tête de Barlow, qui heureusement a des réflexes et utilise sa basse comme bouclier de fortune. Personne n’en peut plus, et la décision est prise dès le retour au pays de mettre un terme à tout ça. Mascis entend « mettre un terme à sa collaboration avec Barlow« . Murph comprend « mettre un terme à sa collaboration avec Barlow« . Barlow comprend « mettre un terme au groupe« . La discussion entre les trois compères se passant plutôt sans heurt, aucun des deux n’a le courage de lever le malentendu.
Quelques jours après, Barlow apprend que le groupe continue. Sans lui. C’est le début d’une guerre de presque 15 ans entre Dinosaur Jr et Sebadoh et surtout entre J Mascis et Lou Barlow, qui aura heureusement une conclusion plus qu’heureuse puisque les 2 referont de la musique ensemble.

Après ça, le groupe ne sera évidemment plus jamais le même, Mascis prendra de plus en plus d’ascendant jusqu’à décider d’arrêter pour se consacrer à son propre projet (du moins, un projet qui porte son propre nom). Barlow continuera ses multiples groupes et collaborations, souvent avec brio, et les deux resteront parmi les plus grands noms du rock alternatif. En 2005, une reformation inespérée remettra le groupe dans les esprits et donnera lieu à l’un des come-backs les plus réussis des années 2000. Mais bon, « ceci est une autre histoire qui sera comptée une autre fois ».

 

BCG

 

* Pour les anglophobes, excusez les traductions approximatives. Dans l’ordre :  « Parfois je ne t’emballe pas/Parfois j’ai envie de te tuer/Mais ne me laisse pas merder/Car quand j’ai besoin d’un ami, ça reste toi« ; « Pourquoi tu ne m’aimes pas ?« ; « Prêt à craquer sans espoir de retour/Comment faire pour que ça marche ?« ; « Toutes ces choses dont je n’ai pas parlé/celle qui marche, j’en fais encore des blagues« ; « C’est tellement la merde que je ne peux y croire/S’il y avait un moyen, j’aimerais qu’on le voit/Comment ça pourrait marcher ? Je ne peux même pas le concevoir/Quel bordel, ça donne envie de tout laisser tomber »

 

Six titres à retenir de la première partie de la discographie du groupe

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :