Coldcut – Let Us Play! (Ninja Tune)

Publié par le 14 août 2014 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

Coldcut sleeve art blakBeaucoup de gens se disent réfractaires à la musique électronique geignant que « ce n’est pas de la vraie musique » sous prétexte qu’elle n’est pas générée par de « vrais instruments » joués par des « vrais musiciens« . Outre le fait qu’un peu d’ouverture d’esprit ne fait jamais de mal, ce genre de clichés ne fait nullement avancer le schmilblick et peut être décliné à tous les genres avec des conneries du même acabit (« le rock, musique de drogués« , « le hard rock, musique sataniste« , « le reggae, musique de fumeurs de joints« , « le rap, musique de lascars« …).

Et s’il y en a qui méritent d’être considérés comme des vrais musiciens à part entière, ce sont bien les deux DJ : Matt Black et Jonathan More. Véritables passionnés, défricheurs de talents, jamais avares en expérimentations, ce sont eux qui ont fondé en 1990 le légendaire label indépendant Ninja Tune.

Un label avec une identité propre, des artistes aussi barrés que géniaux (Amon Tobin, Kid Koala, Blockhead, Bonobo, The Herbaliser, Mr Scruff, Cinematic Orchestra et beaucoup d’autres), des militants de l’electro intelligente qui ne s’enferme pas dans un domaine cloisonné mais au contraire va piocher dans tout ce qui se fait de bien dans la musique. Aujourd’hui Ninja Tune est sans doute avec Warp le label électro le plus respectable. Le versant hip hop du label – Big Dada – a lui aussi révélé des artistes éminemment talentueux et singuliers (Roots Manuva, Speech Debelle, Busdriver…). Bref voilà déjà un CV qui impose le respect.

Accessoirement, les deux garçons font aussi de la musique au sein du groupe Coldcut. A l’image de la philosophie de leur label, la musique de Coldcut est assez inclassable et pour le moins audacieuse.

Black et More sont des bricolos de la musique, excellant dans le bidouillage de samples et les collages sonores. Let Us Play ! est déjà leur quatrième album mais c’est le premier chez Ninja Tune, et le premier aussi à bénéficier d’une réelle exposition. Comme le nom de l’album le suggère et la pochette l’illustre, les deux compères laissent ici libre court à leurs délires. Comme des gamins avec un nombre illimité de jouets à leur disposition.

En entrant dans l’univers de Let Us Play !, c’est comme si vous vous retrouviez dans un gigantesque bazar avec des tonnes d’objets d’apparence inutiles mais qui, associés les uns aux autres, prenaient vie comme par enchantement et devenaient tout à coup fascinants. Les objets en question étant ici des sons divers et variés, allant du bruitage minable à l’instrument désuet.

Nous aussi on est un peu comme des gosses, parfois proches de l’émerveillement quand la magie opère (« Return To Margin » sorte de grand carrefour bordélique où les bruits se succèdent presque miraculeusement sans collision, « Atomic Moog 2000 » long dédale fait d’incessantes variations rythmiques). L’exemple le plus spectaculaire est sans doute le très hip hop « More Beats & Pieces », véritable leçon de DJing, ou comment préparer un plat de grand chef avec des ingrédients merdiques. Bon, « merdiques » n’est peut-être pas le terme adéquat tant ce morceau est truffé de références à la légende hip hop, mais ne s’agissant ici que de fragments de samples (qui n’excèdent pas les 5 secondes), il est pratiquement inconcevable d’en tirer quelque chose de cohérent et intéressant. C’est pourtant le cas. « Timber » est également un grand moment, avec des sons qui s’entrechoquent illustrant à merveille la confrontation radicale entre populations indigènes et industrialisation forcenée. Son clip, formidable message contre la déforestation, a grandement contribué à la notoriété de Coldcut.

Soyons honnêtes, tout n’est pas à se rouler par terre. Certains morceaux sont assez anecdotiques (« I’m Wild About That Thing » aura pour seul mérite d’exciter les prépubères en quête de sensations fortes), quand d’autres laissent un peu circonspects, avec un côté foirfouille, comme si la performance, l’association limite improbable de tous ces sons prenait le pas sur le reste, devenant ainsi plus « respectable » que réellement palpitant (« Space Journey »).

Néanmoins, le duo évite généralement cet écueil adoptant parfois des structures plus classiques et rudimentaires qui permettront aux plus pragmatiques de trouver leur compte (« Pan Opticon » ou « Cloned Again » peuvent être pris simplement comme d’excellentes virées trip hop, on pense à DJ Shadow sur ce dernier titre).

Évidemment difficile d’accès, un peu frustrant par moments, Let Us Play ! doit être pris pour ce qu’il est : un grand laboratoire ayant permis à deux sorciers un peu fous de laisser libre cours à leurs expériences. En agissant de la sorte, sans se préoccuper le moins du monde de la réaction du public*, ils ont montré la voie à bien d’autres, prouvant que l’audace paie et que les barrières sont faites pour être brisées.

 

JL

 

*Elle fut très positive et Let Us Play ! sera suivi deux ans plus tard de l’album de remixes Let Us Replay ! tout aussi réussi.

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