Moaning – Uneasy Laughter

Moaning – Uneasy Laughter

(Sub Pop, 20 mars 2020) On ne voudrait pas vous faire fuir tout de suite mais autant être honnête : certains vont tomber de haut. Souvenez-vous du premier album éponyme de Moaning, très frontal, aux guitares incisives et incartades noisy. Ça vous revient ? Oubliez maintenant. Malgré ses velléités post-punk (et il y a toujours synthés sous roche dans ces cas-là), la présence du groupe chez Sub Pop, anciens apôtres du grunge, n’avait rien d’incongru. Leur évolution a, elle, de quoi surprendre. Pour faire simple, les synthés sont partout, les guitares (presque) nulle part. Ce n’est pas le revirement le plus improbable ni le plus original de l’histoire de la musique, loin s’en faut. Mais on a également du mal à concevoir que ce soit le plus judicieux. On est même persuadés du contraire lorsqu’on entend “Fall In Love” ou “Say Something” qui s’inviteraient sans vergogne sur les pistes de danse les moins regardantes. Cela étant, après avoir châtié le trio comme il se doit pour haute trahison envers la sacro-sainte six-cordes, reconnaissons lui tout de même un talent intact à composer des morceaux addictifs (“Ego” même s’il pique le riff de “Where Is My Mind” avant de le passer à la moulinette 80s, “Make It Stop”, la plus teigneuse du lot, ou “Running” et son motif mélodique en boucle qui crie “TUBE TUBE TUBE”). Et si leur force de frappe se retrouve quelque peu diluée, le chanteur-guitariste Sean Solomon, probablement mieux dans sa peau (puisque sobre depuis plus d’un an), semble s’épanouir pleinement dans cette nouvelle direction qu’il a impulsée. Sa voix en impose et sait parfaitement flatter les cœurs brisés mélancoliques (“Stranger”, “Connect The Dots”, “What Separates Us”). Moaning a donc changé et s’en sort malgré tout avec les honneurs mais si vous frisez facilement l’overdose synthétique (et des morceaux comme “Keep Out” ou “Saving Faces” peuvent mettre rapidement les nerfs à rude épreuve), mieux vaut faire une croix sur ce disque et espérer de jours meilleurs. Jonathan Lopez Tous nos articles sur...

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My Dying Bride – The Ghost Of Orion

My Dying Bride – The Ghost Of Orion

(Nuclear Blast, 6 mars 2020) Vingt-cinq ans, ce n’est pas rien. Vingt-cinq ans environ depuis ce concert d’Iron Maiden au Zénith de Paris (Blaze Bailey au chant, ce n’était pas vraiment la période héroïque, même si The X Factor mérite réhabilitation, mais bon, passons…). À l’entrée, la sécurité retarde les spectateurs pressés d’entendre les premières parties. Quand je pénètre dans la salle, dans la pénombre, je vois cette image renversante. Un chanteur agenouillé, ânonnant de sa voix grave une sorte de supplication, et un violoniste arc-bouté sur lui. Autour, des musiciens à cheveux très longs, tout de noir vêtus. Quel contraste avec les types d’Iron Maiden qui fouleront la même scène un peu plus tard, en moule-burnes bariolés, avec leurs coupes à franges. Et cette musique : sombre, lancinante, dérangeante. C’était l’une des plus grosses claques de ma jeune vie de mélomane. Et le nom du groupe ? Et bien, figurez-vous qu’il me faudra de longs mois pour l’apprendre. Le ticket indiquait que les Wildhearts joueraient mais rien concernant la première partie. En 1995, on n’avait pas internet. Aucune recherche Google ne pouvait vous dire quel était ce groupe de corbeaux. Une interview de Steve Harris dans Hard Force me donna la réponse : My Dying Bride. Je me ruais acheter The Angel And The Dark River – je crois que c’était au Gibert de Toulouse mais je ne suis plus sûr. Le choc en live se transforma en choc discographique. Ce groupe, ce serait pour la vie… Enfin, non, pas vraiment… Deux années à vénérer les Peaceville Three, ce triumvirat du Doom/Gothic Metal où l’on trouvait, aux côtés de MDB, Paradise Lost et Anathema. S’ajoutaient les groupes de Century Media : The Gathering, Tiamat et Moonspell, notamment, et voilà à peu près de quoi était fait mon univers musical de l’époque. Je le lâchais vite pour d’autres plaisirs : le black, puis virage indie, trip hop, jazz, puis re-indie et enfin une bonne décennie plus tard, le retour à mes premières amours, sans délaisser le reste. Il fallait alors se rendre à l’évidence. Si Paradise Lost avait connu des écueils (des disques jamais mauvais mais jamais passionnants, du moins avant le retour à la forme inespéré des deux derniers disques) et si Anathema avait quitté le navire metal pour un pop-rock progressif qui doit intéresser certains mais m’ennuie prodigieusement, My Dying Bride était, lui, resté le plus constant. Certes, il y avait eu la tentative nü metal de 34,788%… Complete (ce titre, putain) mais globalement, le groupe d’Aaron Stainthorpe avait su garder le cap malgré les changements de line up, produisant une bonne dose de doom sombre, poisseux, toujours arrimé à cette recette dont il a le secret....

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Ausgang – Gangrene

Ausgang – Gangrene

(A-Parte, 6 mars 2020) Au niveau fusion rock-rap, l’année 2020 semblait devoir être marquée surtout par le retour triomphal (et/ou sonnant et trébuchant selon l’angle choisi) de Rage Against The Machine. Pas si sûr… … Car voilà, Casey a aussi « La Rage » ! Et depuis qu’elle l’appelle, l’appelle, (cf le refrain), elle déboule avec un projet hybride répondant au nom d’Ausgang mêlant aussi rap et rock. Après tout, Casey, son flow précis et tranchant comme un scalpel, et la guitare aventureuse de Marc Sens, ça vaut bien Tom Morello et Zack De La Rocha, non ? À ce casting, déjà aperçu dans l’excellente Zone Libre, s’ajoutent Sonny Troupé à la batterie et Manusound aux machines. Autant dire que l’excitation était au rendez-vous des dix titres de ce Gangrène. D’autant que les 2 titres lancés en éclaireurs (avec 2 beaux clips) pour teaser cette sortie se sont d’ores et déjà placés bien haut dans ma playlist de 2020. D’abord le furieux « Chuck Berry », où Casey rappelle avec rage et justesse une vérité historique. Le Rock est Noir, héritier du rythm’n blues afro-américain. “Ma race a mis dans la musique sa dignité de peur qu’on lui prenneA fait du blues, du jazz, du reggae, du rap pour lutter et garder forme humaineEt l’Occident qui avait honte a inventé le punk s’est haï lui-même x2Tu as le cuir, la coupe, les clopes, les bottes et la FenderLes anecdotes, Les Enfants du Rock, la collection de vinyles de ton pèreJe l’ai dans la chair, je l’ai dans les veines, qu’est-c’que tu crois ? Cette histoire est la mienne” Riff addictif, flow chirurgical, plume de compétition, grosse puissance. C’est du Rock ! C’est du Rap ! Avec « Aidez-moi », changement d’ambiance pour un titre tout aussi imparable. À l’image de l’incroyable « La chanson du mort vivant » sur l’album L’Angle Mort de Zone Libre (m’en suis toujours pas remis), Casey égrène, avec son brio habituel, la lente descente aux enfers des oubliés de la République sur une musique sombre. Magistral ! “Quel goût a l’existence quand tout n’a aucun sensJ’envie ceux qui connaissent les caresses j’ai des carencesPlus rien à déclarer j’ai des carnets j’ai des cahiersOù j’ai déjà tout détaillé de la tristesse et la souffrance (…)[Refrain] Mais où est ma bouée si vous pouvez me la trouverBalancez-la dans l’égout où je suis en train d’coulerLa folie va m’avaler j’suis harcelée par mes doutesIls me retiennent par le cou et la corde est nouée x2” Elle confirme (une fois de plus) la puissance de sa plume. Loin devant toute concurrence. La bonne surprise (mais avait-on seulement des doutes vu la présence de Marc Sens), c’est que l’album est résolument rock (le brûlot « Bonne Conduite »,...

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GéNéRiQ Festival @ Belfort (90), 07/02/20

GéNéRiQ Festival @ Belfort (90), 07/02/20

Gros programme ce vendredi 7 février du côté de Belfort avec une double dose de live dans le cadre du GéNéRiQ Festival. Direction la Tour 41 tout d’abord en fin d’après-midi. Dans ce musée des Beaux-Arts au sein d’une des fortifications de Vauban dans la vieille ville de Belfort (#StéphaneBern), on avait posé entre deux salles du musée, une scène de fortune. Une batterie, quelques amplis Fender, les retours derrière lesquels les plus curieux se sont assis pour assister aux prestations de Shannon Lay et Mikal Cronin. Pas encore remis de la belle prestation folk d’Emily Jane White la veille, Shannon Lay nous a offert une belle transition avec son indie pop délicate et sensible. Seule à la guitare, on a apprécié sa douce mélancolie, sa voix suave, ses tentatives de dialoguer avec un public de curieux pour la plupart venus pour le côté original du concert. Visiter un musée des Beaux-Arts et se faire un concert de rock dans la foulée : bonne initiative. Dans les standards du GéNéRiQ qui allie depuis longtemps une belle programmation musicale et le lien avec les institutions locales pour offrir une expérience live souvent inédite aux spectateurs. Shannon Lay et ses petits « Thank You » aigus charmants a joué le jeu avec décontraction avant de céder la place à un trio mené par Mikal Cronin qui présentait son dernier album Seeker (7 titres sur la douzaine présentés). Pas encore trop au fait de sa carrière, je venais en curieux seulement averti par le combo interview–chronique de Jonathan sur votre site préféré. Même dans le cadre inhabituel de ce musée, avec un public devant ET derrière le trio, et sous des lights roses un peu trop flashy, j’ai apprécié le live du trio entre garage efficace (« I’ve Got Reason » – coucou Ty Segall ! -, « Caravan ») et rock élégant qui n’est pas sans évoquer les 70’s ou le bon vieux Neil Young (la doublette d’entrée « Shelter » – « Show Me », « Guardian Well »). Un peu trop nerveux quand même pour une partie des curieux qui ont déserté le show pourtant impeccable des 3 compères plutôt ravis de se produire au milieu d’œuvres d’art. Petite incursion de Shannon Lay sur un des derniers titres pour ficeler ce bon petit live et nous voilà parti en direction de La Poudrière. Setlist Mikal Cronin : Shelter – Show Me – Apathy – Get Along – Say – Sold – Fire – I’ve Got Reason – Caravan – Guardian well – Weight – Change Retour ensuite sur des planches plus familières à La Poudrière avec un programme bien copieux. Trois groupes, trois ambiances, mais trois belles réussites. Conçu...

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LE COIN BD // Hexed Omnibus (Michael Alan Nelson, Dan Nora & Emma Rios)

LE COIN BD // Hexed Omnibus (Michael Alan Nelson, Dan Nora & Emma Rios)

(Glénat, 3 octobre 2018) Initialement publié chez Boom! Studios, Glénat propose un bel omnibus de plus de 400 pages – à tirage unique – qui regroupe l’intégrale des deux séries qui composent Hexed. L’occasion de suivre les pérégrinations de Lucifer, voleuse de l’occulte, dans un trip entre Buffy, Constantine et Arsène Lupin. Deux séries donc pour deux parties qui ne se valent clairement pas. La première pose les bases de l’univers et des personnages mais laisse la sensation d’être réalisée à tâtons, comme si l’auteur Michael Alan Nelson ne savait pas encore où il allait. Le lecteur est certes mis en appétit par de chouettes idées mais il manque quelque chose pour vraiment accrocher. Et la prestation graphique d’Emma Rios, assez désastreuse, n’aide pas à s’impliquer. On est encore loin de son travail sur Pretty Deadly, publié cinq ans plus tard. Mise en page insipide, décors brouillons, personnages statiques, visages ratés, perspective hasardeuse… Le tout, certainement réalisé avec honnêteté, sent très fort le boulot de jeunesse proche de l’amateurisme. © Michael Alan Nelson, Dan Nora & Emma Rios / Glénat Il faut néanmoins s’accrocher car la suite apparaît alors comme un enchantement (ou plutôt en l’espèce, une malédiction) relatif et absolu. L’arrivée aux dessins de Dan Mora fait entrer le récit dans une autre dimension. L’artiste costaricain livre une prestation de très haute volée dans un style ultra expressif, proche de l’animation. On pense à Blacksad, Zombillenium ou Special Branch, l’aspect comics en plus. Ses personnages sont magnifiques, son bestiaire inventif, ses scènes d’action parfaitement lisibles, son découpage efficace… Un trait racé et diablement dynamique dont se dégage une forte personnalité, récompensé par un Eisner pour son boulot sur le Klaus de Grant Morrison. Michael Alan Nelson semble se servir de ce nouvel attelage pour tirer son récit vers le haut. Le rythme se fait plus soutenu et d’une étonnante densité pour ce type de format relativement court. L’auteur jongle avec les codes du genre (artefacts dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom, nécromancie, sorcellerie, mondes parallèles…) pour délivrer une histoire haletante, parfois épique, dans laquelle les alliances se font et se défont. Il parvient d’autant plus à y insuffler beaucoup de vie au travers de son casting, presque à 100% féminin. L’auteur prend le parti de jongler avec peu de personnages et leur apporte une vraie densité. Lucifer est une héroïne solide, franchement attachante et le duo qu’elle forme avec Raina, la stagiaire, est digne des meilleurs buddy movies. Outre son design hallucinant, La Catin est un exemple de personnage qui se révèle au fil du récit, bien aidée par une origin story touchante et éclairante. La grosse introduction que constituent les quatre premiers numéros passée, Hexed se révèle être une excellente surprise, portée...

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PLAYLIST – Hommage à Andrew Weatherall

PLAYLIST – Hommage à Andrew Weatherall

DJ émérite, remixeur star, producteur inspiré (Screamadelica, faut-il le rappeler ?), Andrew Weatherall a eu de multiples vies (quitte à brouiller les pistes et perdre ses fans en chemin) mais il obéissait toujours au même credo : marier les musiques, mélanger les cultures et dynamiter les conventions. C’était un inlassable pourfendeur d’œillères, l’un des meilleurs représentants d’une approche culturelle purement anglaise qui consiste à casser toute barrière, chapelle ou convenance propre à un genre musical, et embrasser le vaste éventail des possibilités pour imaginer une nouvelle voie. À travers vingt morceaux de choix, nous avons souhaité célébrer cette grande figure de la musique anglaise depuis le début des années 90, et explorer ses multiples entités (The Sabres of Paradise au sein de Warp, Two Lone Swordsmen, The Asphodells, etc.), sa carrière solo et quelques-uns de ses remix les plus habiles. En toute fin, l’un des derniers « coups » d’éclat récents de Jah Wobble, avec des membres de Public Image Limited, Killing Joke et The Pop Group, un titre directement inspiré par le Brexit sur lequel a collaboré Andrew. Il est largement préférable de lire cette playlist via youtube, la plupart des morceaux n’étant pas disponibles sur les autres lecteurs. Julien...

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Lee Ranaldo and Raül Refree – Names Of North End Women

Lee Ranaldo and Raül Refree – Names Of North End Women

(Mute / [PIAS], 21 février 2020) Le temps passe. Presque une décennie (!) que Sonic Youth a splitté suite à la séparation d’un couple rock des plus emblématiques : Kim Gordon et Thurston Moore. Membres de l’amicale du souvenir de Sonic Youth, si vous cherchez quelques réminiscences du défunt, merci de vous orienter vers les (plus que recommandables) derniers essais solos de Thurston Moore… …Lee Ranaldo joue la rupture et surprend son petit monde. Accompagné du réputé producteur et compositeur espagnol Raül Refree, et plus encore que le dernier disque de Kim Gordon, il se démarque totalement de l’encombrant héritage de la jeunesse sonique. Et voyage léger. Point de guitares furieuses et dissonantes. De titres noisy à tiroirs, alambiqués et de crescendos épiques. On joue l’épure. On dégage (presque) carrément les guitares. On lorgne vers la musique concrète ou l’expérimental. On peut ainsi entendre un vieil enregistrement de Lee fracassant une chaise contre un mur ! On fait du spoken word comme sur l’inaugural « Alice, etc », pas le meilleur des 8 titres pour commencer. Et forcément, à la première écoute, la petite déception. Mais bon, naïf que nous sommes, on attendait (encore) un Lee Ranaldo expert ès larsens et dissonances, et son art subtil d’injecter de la pop dans le chaos noisy. Reset complet. On se remet le disque. Et on l’écoute pour ce qu’il est finalement. La collaboration de deux artistes qui expérimentent, (plus ou moins) loin de leurs univers respectifs. Alors, est-ce qu’on pouvait s’attendre à mieux vu le pedigree prestigieux des artistes présents ? Certainement. On sent le travail de studio, ça bidouille parfois avec réussite (« The Art Of Losing »), parfois moins… Le spoken word, pourquoi pas… mais quand on a la voix de Lee Ranaldo, loin d’être dégueulasse, autant jouer la carte à fond. Il suffit d’écouter le refrain très réussi et épuré de « Humps », le final et apaisant « At The forks » ou même la world music inattendue et addictive de « Name Of North End Women » pour s’en convaincre. Parfois, on n’est même pas loin d’être emballé comme sur ce « Light Years Out » assez bluffant sur ces 3 dernières minutes avec sa basse groovy et… des guitares ! On est ainsi presque frustré quand on entend surgir quelques bribes d’électricité au détour de « Words Out Of The Haze ». Je t’aurais bien perverti tout ça avec quelques fender jazzmaster dissonantes. Ah jeunesse sonique, quand tu nous tiens ! Bon, parfois, ça se perd un peu en chemin, comme sur « Alice, etc » ou « New Brain Trajectory ». Résultat, avec seulement 8 titres et quelques (petites) longueurs, on reste un poil...

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Bambara – Stray

Bambara – Stray

(Wharf Cat, 14 février 2020) Même si sa première piste se nomme ainsi, de “Miracle” il n’est pas encore question en début d’album, de grande surprise non plus, mais d’envoûtement assurément. De billet pour une virée nocturne également, où l’on croise Nick Cave, Lydia Lunch et le fantôme de Rowland S. Howard. Guidé par cette basse ténébreuse à souhait, on rode dans des rades un peu miteux, fréquentés notamment par ce mec qui sirote son Jack D. en nous jetant des regards pas franchement rassurants. Et si le périple débute langoureusement, si notre vision est embuée, nos sens anesthésiés, “Heat Lightning” va se charger de nous remettre dans le droit chemin et nous faire cavaler à l’allure d’une section rythmique qui a les crocs.  Cette alternance entre ballades marécageuses où le leader semble chancelant et post-punk fiévreux mené soudainement par sa poigne de fer est une récurrence de ce Stray qui poursuit là où Shadow On Everything s’était arrêté… En y ajoutant des mélodies plus marquantes, pour ne pas dire proprement renversantes. En premier lieu desquelles “Sing Me To The Street”. Le charisme vocal de Reid Bateh impressionne une fois encore, hypnotisés que nous sommes par son timbre chaud et sensuel. Son chant désabusé est ici parfait, on l’imagine déambuler sans but, hanté par ses chœurs féminins qui viennent sublimer un morceau qui n’en demandait pas tant. Dans un registre tout à fait différent (qui évoquera davantage un Protomartyr), le tonitruant “Serafina” s’en va défier la mort. En la regardant droit dans les yeux et en maintenant notre palpitant à un niveau très élevé. Comme à son habitude, le chanteur/auteur a apporté un soin tout particulier aux textes, entre poèmes sombres et véritables récits ultra détaillés contribuant à plonger l’auditeur dans le décor, lui faire sentir les odeurs, l’aider à dévisager les personnages qui peuplent ce vieux western gothique… La mort, thème omniprésent de ce disque, rôde en permanence, prête à abattre sa faux. Un disque qui nous exhorte à “Stay Cruel” et non pas “Cool” (drôle d’idée), le temps d’un morceau où la basse pachydermique semble piquée à Massive Attack, le son de gratte issu d’un bon vieux Chris Isaak, et où viennent se mêler trompettes, violons et chœurs d’un autre monde… Une armada irrésistible qui vient entériner une certitude : ce que nous écoutons se révèle décidément assez faramineux. Ce serait déjà beaucoup mais ce n’est pas tout, la langoureuse “Made For Me” se charge de faire groover les cadavres avec sa cowbell de derrière les fagots et “Sweat” nous fait habilement retenir notre souffle lorsque le tempo redescend, à la merci de guitares qui nous lacèrent sans pitié alors même que nous nous pensions enfin en...

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…And You Will Know Us By The Trail of Dead – X: The Godless Void and Other Stories

…And You Will Know Us By The Trail of Dead – X: The Godless Void and Other Stories

(Dine Alone, 17 janvier 2020) Autant le dire tout de go : si j’avais écrit cette chronique il y a quelques semaines, mon avis aurait sans doute été moins enthousiaste. Il faut dire qu’…And You Will Know Us By The Trail of Dead (que l’on se limitera à désigner par « ToD » dans le reste de cet article) a, depuis plus de quinze ans, toujours eu le chic pour entretenir les malentendus à son sujet. Apparu à la fin du siècle précédent, le groupe d’Austin triompha (artistiquement) grâce à son deuxième album, Madonna, sorti chez Merge en 1999, puis Source Tags and Codes, son premier disque pour la major Interscope, auréolé d’un 10 chez Pitchfork en 2002. Mélangeant la rage post-hardcore et emo d’un At The Drive-In avec l’indie rock racé de Sonic Youth, tout en ajoutant un brin de southern gothic, la formation emmenée par Conrad Keely et Jason Reece, deux multi-instrumentistes se relayant au micro, à la guitare et à la batterie, se devait de réaliser son disque de la consécration avec Worlds Apart, sorti en 2005. Malheureusement, ce dernier représenta un premier tournant déconcertant pour le groupe. Clairement porté par la vision de Conrad Kelly, quand le prédécesseur était une œuvre plus collaborative, ce disque offrait une production plus claire, des voix en avant et de gros refrains mélodiques que n’auraient pas renié un Green Day. Ce tournant plus « commercial » (malgré quelques morceaux longs et ambitieux) ne découragea pas tous les fans, loin de là, mais provoqua l’ire de la presse musicale branchée qui se mit à taper sur le groupe qu’elle avait tant loué trois ans auparavant. So Divided, plus progressif mais restant dans la veine « emo » du précédent, mit fin à la période Interscope : le groupe, qui avait perdu les faveurs de la critique, n’avait pas conquis un public suffisamment large pour se hisser au niveau d’un Queens of the Stone Age. Depuis une grosse dizaine d’années et son retour dans le monde des indépendants, ToD a toujours semblé être un groupe convalescent, cherchant à se remettre de sa mésaventure sur Interscope en enchaînant les bons disques sans toutefois faire de l’ombre aux chefs-d’œuvre des débuts. X: The Godless Void and Other Stories, sorti six ans après IX – quelle originalité ! – allait-il enfin représenter un retour aux vertes années de Madonna et ST&C ? La première écoute, comme je l’ai suggéré au début de cet article, suscita un sentiment de frustration. Je ne reconnais pas la voix de Conrad Keely. Il ne chante pas mal, bien au contraire, mais il n’est pas lui-même : il sonne comme un mélange de Lee Ranaldo et de Bob Mould....

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Interview – Mark Lanegan

Interview – Mark Lanegan

On se fait toujours une montagne à l’idée d’aller rencontrer Mark Lanegan. Peur de tomber sur un vieil ours renfrogné qui ne nous lâchera rien. On ne devrait pas. L’homme se révèle finalement bien plus avenant et chaleureux que sa musique ténébreuse ne le laisse augurer. Et la seule difficulté pour mener à bien cette interview fut le temps accordé : 25 minutes chrono face à un artiste de cette envergure qui se livre sincèrement et dont l’actualité est aussi chargée (deux disques sortis cette année, une autobiographie accompagnée d’un nouvel album l’an prochain !), c’est un peu comme assister à un concert génial qui s’interrompt brutalement au bout d’une heure. Un moment fort, mais dont on garde un léger goût d’inachevé… “Voilà bien longtemps que je n’avais pas repensé à ma vie d’avant ces 20 dernières années, ce n’était donc vraiment pas évident… J’ai tenté de me sortir de là le plus vite possible pour que ça ne me poursuive pas.” © Travis Keller Cela fait plusieurs albums que tu intègres des influences des années 80 mais j’ai le sentiment que Somebody’s Knocking est celui où tu as assumé pour de bon cette direction et il s’agit probablement le plus réussi dans cette veine-là… Partages-tu ce sentiment ? Je n’étais pas certain de vouloir un disque qui sonnerait 80s mais je voulais en tout cas faire un double album, c’était mon souhait depuis longtemps. Je voulais y intégrer un maximum de morceaux accrocheurs, c’était comme un défi envers moi-même, savoir si j’en étais capable. J’ai réussi à enregistrer suffisamment de morceaux pour le faire et je crois que je suis parvenu à remplir cet objectif. Après, je ne tenais pas spécialement à le faire sonner comme un disque des années 80 mais ce sont mes influences qui parlent, j’ai tout piqué à Joy Division, New Order, Depeche Mode. (Rires) Au final, ce n’est pas un double album. Il te reste donc beaucoup de morceaux pour un autre disque ? Il dure quand même près d’une heure et c’est un double vinyle. J’ai déjà un autre album de prêt, il sortira en avril en même temps que mes mémoires (Sing Backwards And Weep, ndr). Je l’ai fait spécialement pour accompagner le livre. Il est donc totalement inspiré par les souvenirs et les gens de cette époque. J’allais justement en venir à tes mémoires, d’où t’est venue cette idée ? Tu l’avais en tête depuis des années ou quelqu’un t’a convaincu de franchir le pas ? Certains de mes amis sont des auteurs à succès et ils ont lu ce que j’ai écrit pour accompagner mon livre de paroles sorti il y a quelques années… (Il réfléchit) I Am The...

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