Calexico – Hot Rail

Calexico – Hot Rail

(Quarterstick, 9 mai 2000) Calexico. Ville de Californie du sud vers la frontière mexicaine. C’est aussi un des plus beaux fleurons de la musique américaine des trois dernières décennies. Le groupe de Tucson en Arizona, mené par Joey Burns et John Convertino, sortait en 2000 ce Hot Rail, 3e album, qui succédait à leur premier succès international deux ans auparavant (l’excellent The Black Light). Alors pour les non-initiés, autant la faire courte, Calexico ne sera (sans doute) jamais l’auteur d’un album majeur, de ceux qu’on classe volontiers dans les œuvres iconiques d’une époque. Mais si vous êtes amateur d’artisanat musical, de songwriting d’orfèvre et de pépites qui s’affranchissent sans vergogne de tout dogme stylistique, alors bienvenidos a Calexico, muchacho! Avec ce Hot Rail, on a un bon cru du groupe. En même temps, ils n’ont jamais sorti de mauvais album. Jamais. Vous pouvez chercher. Valeur sûre. Valeur refuge. Au pire, le groupe aura fait quelques incursions plus ou moins réussies (en fait plus que moins) dans certains univers (jazz, quelques touches d’électronique parfois, post-rock) en délaissant (un peu) son atout maître. Soit une musique sans frontières au classicisme élégant, parfois presque cinématographique (merci Ennio Morricone), et opérant dans une tradition country folk. Indie Americana. Con mucha Tequila, hombre! Car ce qui séduit la première fois, ce sont ces incursions de culture mariachi, de tradition latino-américaine, ces cuivres et cordes ensoleillées, une des marques de fabrique du groupe. Alors, dès l’inaugural « El Picador », on reprend sa petite dose de calor, son petit crescendo de cuivres. Mais le groupe commence sur cet album à brouiller les pistes. Au détour de « Fade » et ses presque 8 minutes inquiètes, on sent que le groupe ne veut pas tomber dans le cliché du groupe mariachi folklorique à 2 pesos. Il insuffle une belle dose de jazz par le biais d’une trompette hantée dans ce titre magistral. Qui explose dans un beau final. On trouve encore une grosse majorité de titres instrumentaux (9 sur 14) qui seraient parfaits pour une BO de western (spaghetti ou à la Tarantino selon votre goût) comme le sublime « Muleta » ou « Tres Avisos ». Ou quelques vignettes sonores qui lorgnent vers le post-rock (« Mid Town », sorte de Tortoise qui a trop pris le soleil). Et plantent une ambiance d’Ouest américain fantasmé (le génial « Drenched »), et trouble comme la route au loin sous un soleil de plomb (« Untitled II », « Untitled III », « Ritual Road Map », le titre final « Hot Rail »). Le groupe ne choisit pas vraiment de direction précise, ce qui donne à ses disques des allures de voyages aux rencontres multiples. Certains...

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Fátima – Turkish Delights

Fátima – Turkish Delights

(Musikoeye, 10 avril 2020) Ils sont gras, sales, visqueux, inélégants, sentent la sueur voire la rouille, si ce n’est les deux. Tout ce qu’on aime donc. Les parisiens de Fátima semblent s’être trompés de nom et d’époque et régale de Turkish Delights qui ont plutôt le goût des plaisirs gourmands des années 90. Kilos de fuzz, riffs massifs distribués à foison, breaks Melvins-iens et mélodies qui viennent des tripes. De quoi être ignoré superbement par la presse musicale d’aujourd’hui et de quoi ravir les galériens comme nous qui ont toujours rêvé d’être des teenagers à Seattle en 89. On le sait, on essaie de l’éviter mais on tombe dedans plus souvent qu’à notre tour, le journaliste musical a la fâcheuse tendance à chercher des points de comparaison (parfois capillotractés) avec d’illustres prédécesseurs pour situer un nouveau venu que personne ne connait. Cette fois, on veut bien être pendu haut et court si vous n’entendez pas la même chose que nous : la voix éraillé du gars qui s’agite derrière le micro, charriant autant de souffrance que d’énergie juvénile, ressemble furieusement à celle d’un certain Kurt Cobain. Ça n’est pas pour nous déplaire et ça rend plutôt pas mal sur un CV. Le hasard faisant bien les choses, c’est à un (pseudo) sosie, physique cette fois, de Cobain que nous renvoie également la musique de Fátima : la version Seine St-Denis de l’icône grunge, Jessica93. Si leur musique peut paraitre plus imprégnée d’urgence grunge que de plombage cold wave, il n’est pas rare en effet que certains passages évoquent les longs tunnels crasseux affectionnés par ce dernier (l’attaque de “Saliva Bath”, le riff tournoyant de “Concubines Of Salem” ou le break tortueux de “Rub The Lamp”). Des affinités qui se prolongent même dans le choix de leur ingénieur du son, Vincent Gregorio, qui a également œuvré aux côtés dudit Jessica/Geoffroy. Voilà pour le name-dropping. Et ne jouez pas aux vierges effarouchées, on sait que vous aimez ça. Mais rassurez-vous (ou pas), Fátima fait plus que nous exhorter à jouer à “Qui est qui ?”, il n’a pas oublié de composer d’excellents morceaux. Huit seulement, mais un grand huit. Avec de l’immédiat bien âpre et concis comme il se doit (“Concubines Of Salem” en mode Bleach 2020, “Toy Poodle” frisant le stoner) et du moins hargneux mais tout aussi appréciable (“Gooey Syrup” qui cumule riff orientalisant et refrain explosif). Orientalisant oui, parfaitement. C’est là une autre de leurs caractéristiques (c’est aussi là que les noms du groupe et de l’album prennent leur sens) et le mariage fonctionne à merveille (écoutez-moi ce “Peter Pan Tights”, et admettez l’évidence). On est allés vérifier a posteriori. Leur premier long format, Moaner (2019), avait déjà...

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Mark Lanegan – Straight Songs Of Sorrow

Mark Lanegan – Straight Songs Of Sorrow

(Heavenly Recordings/PIAS, 8 mai 2020) On l’imagine sans peine, le passé de Mark Lanegan déborde de souvenirs pesants difficilement enfouis et de fantômes envahissants ne demandant qu’à ressurgir.  L’été dernier, il a décidé de s’y replonger courageusement en trempant la plume dans sa plaie, jamais vraiment cicatrisée. Un livre d’abord, suivi d’un disque, celui-ci, qui sortent presque conjointement. S’il jure que l’expérience n’a pas été cathartique, qu’elle n’a fait que réveiller ses démons plutôt que les exorciser, elle a en tout cas permis la naissance de ces quelques chansons, forcément chargées d’émotions, « painful as a heart attack », comme il le chante sur “This Game of Love”. Il nous l’a dit : pas question de composer un Winding Sheet 2 (du nom de son premier album solo), il n’avait pas menti. Straight Songs of Sorrow condense assez bien les influences qui ont jalonné sa carrière solo et permet de mesurer le chemin parcouru depuis ses débuts. Un album long de plus d’une heure, auquel furent conviés bon nombre de musiciens de renom (Greg Dulli, Warren Ellis, John Paul Jones, Ed Harcourt, Adrian Utley, Mark Morton…) mais paradoxalement éminemment personnel… Et un tracklisting qui a dû ressembler à un casse-tête vu la diversité des morceaux.  L’album débute ainsi par “I Shouldn’t Say”, titre électro expérimental assez proche de ce qu’on pouvait entendre lors de sa dernière collaboration en date, avec le DJ Not Waving. Plus loin, les bleeps et blops se tirent également la bourre sur l’étrange “Internal Hourglass Discussion”. Le beat est enlevé, l’humeur plutôt contemplative. Mais si ses dernières lubies sont évidemment de la partie (“Bleed All Over”, entrainante et 80s en diable, est tout à fait dans la continuité de Somebody’s Knocking), Straight Songs of Sorrow ne manque toutefois pas d’évoquer également ses débuts avec certains morceaux de folk dépouillée comme « Apples From A Tree », de la trempe de ses toutes meilleures productions ou certaines collaborations avec son vieux comparse Duke Garwood lorsque sa seule alliée se résume à une guitare classique (“Hanging On (For DRC)”). Il est également de notre devoir de mettre en lumière “Daylight In The Nocturnal House” hanté par des chœurs sublimes et achevé par une électricité bluesy qui vient fendre les cieux. Au milieu de la foule d’invités prestigieux (à l’apport pas toujours limpide, confessons-le), une demoiselle se distingue : Shelly Brien qui partage sa vie avec le monsieur et lui renvoie ici la balle de fort belle manière au micro le temps d’un “This Game Of Love” élégiaque de haute tenue. À l’image de ce dernier morceau, c’est à un autre grand chanteur abimé par le poids des années, influence revendiquée par Lanegan, que l’on pense souvent : un certain Nick Cave....

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E – Complications

E – Complications

(Silver Rocket/Lokal Rekorc, 21 avril 2020) On ne se lassera jamais de retrouver le timbre singulier de Thalia Zedek et ces dernières années, entre ses albums solos, la reformation de Live Skull l’an passé (même si sa participation se limitait à quelques morceaux) et son (super)groupe qu’on appelle E qui vient tout juste de nous offrir une troisième friandise, nous sommes gâtés. D’autant que le rythme soutenu de sorties n’altère nullement la qualité. On se demande même chaque fois, passé le temps d’acclimatation nécessaire, si les nouveaux albums ne supplantent pas ses prédécesseurs. Une chose est sûre ici, le trio (qu’on ne devrait plus avoir à vous présenter) qu’elle forme avec Gavin McCarthy (Karate) et Jason Sanford (Neptune) est d’une osmose criante, partageant les rôles idéalement, se refilant le micro constamment et ce Complications, tout varié qu’il est, ne manque jamais sa cible. La fabuleuse « Sunrise » se démarque d’emblée comme une très grande qui appelle au repeat frénétique. Zedek s’y montre extrêmement touchante, et le riff minimaliste mais addictif fait le reste. La mélancolie est prégnante (comme sur « Caught » en ouverture où Thalia se chargeait déjà de dresser les poils) mais la luminosité du morceau contraste avec l’ensemble, plus aride et nullement rigolard. Sanford y est pour quelque chose, car si les chants sur le fil, peu mis en avant, ressemblent à des instruments parmi d’autres, la voix de ce dernier sur « Gelding » transpire l’insécurité. On le serait à moins, entourés d’harmoniques faussement rassurants, d’une batterie à cran et mis à mal par un break qui suinte l’angoisse où la basse (analogique puisque nul bassiste ne rôde ici) ronfle avec une ampleur démesurée. Un inconfort déjà initié par l’ami Jason sur cette boule de nerfs qu’est « Acid Mantle » où culminent ses cris incantatoires sur un refrain qui aurait certainement comblé Michael Gira. Mais pas de quoi se faire dessus non plus, ni se heurter constamment à un mur (du son). Les instrumentations anguleuses, jamais évidentes, volontiers claustrophobes, finissent par révéler, planquées derrière les barbelés, des mélodies à chérir amoureusement (le refrain enlevé de « Like A Leaf », morceau mené habilement par Gavin McCarthy qui martèle son phrasé avec le même aplomb que lorsqu’il maltraite ses fûts ou « Apiaries Near Me » en guise de conclusion qui, pendant 1 minute 30, nous fait croire à un tutoriel du parfait instrumental post-hardcore noisy avant que Jason et Thalia ne s’y mettent à deux voix pour nous agenouiller). Avec tout ça, on en oublierait presque d’évoquer l’un des redoutables singles, « Contagion Model », à l’efficacité et immédiateté prouvées, dont les mots scandés par McCarthy résument parfaitement l’album et résonnent étrangement à l’heure actuelle : « It’s contagious, spread...

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Hum – You’d Prefer An Astronaut

Hum – You’d Prefer An Astronaut

(RCA, 11 avril 1995) C’était probablement la meilleure idée qui soit de fonder un groupe de rock alternatif/grunge dans les années 90. Le seul moment où le public en avait à peu près quelque chose à foutre (voire était complètement hystérique) et où les grands labels pouvaient s’intéresser à vous (voire étaient totalement obnubilés par l’appât du bifton et faisaient une confiance aveugle à tous ceux qui portaient des chemises à carreaux). Pourtant, certains sont restés à la porte. Rein Sanction, Love Battery, Paw, Gruntruck, Come, Only Living Witness, Truly… La liste est longue, les frustrés nombreux et légitimes tant une partie d’entre eux n’avaient rien à envier à ceux qui ont connu la gloire (fut-elle éphémère).  Cette caste peu enviable, Hum en fait partie. Vous vous souvenez de Hum ? Les avez-vous seulement connus ? Pourtant, ils avaient pensé à tout : un nom facile à retenir, une démo enregistrée par Albini en 90, deux albums énervés avant d’affiner un style plus « mature » (de l’importance des guillemets…), la signature sur une major en 95 coïncidant avec la sortie d’un gros tube (on va y revenir)… Mais ça n’a pas pris. Pas autant qu’ils l’auraient mérité en tout cas. Ça se joue parfois à rien, c’était sans doute trop tard ou trop peu, le train est passé, le public a oublié. Il y avait pourtant de quoi avoir des étoiles plein les yeux en se mettant « Stars » dans les oreilles tant elle coche toutes les cases de la définition du hit. Quelques accords délicatement grattés, les paroles qui résonnent (« she thinks she missed the train to Mars, she’s out back counting stars »), l’explosion, le refrain, l’explosion sur le refrain, les riffs, les cheveux longs, l’envie d’en découdre, les plaisirs simples. Et on a beau avoir maintenant les cheveux courts (quand on en a encore….) et le cul qui a fusionné avec notre canapé, l’effet est toujours le même. Un effet ressenti quasiment tout du long de l’album au zèbre sur fond vert qui enquille les tubes comme c’est pas permis. Avant celle-ci, c’était « The Pod », ultra percutante où tout le monde se lance à la poursuite de la batterie déchainée de Bryan St. Pere. Les larsens gémissent et c’est sur une fantastique outro acoustique que l’histoire se termine. Cherry on The Pod. Mais Hum ne se contente pas de décliner paresseusement la même recette à l’envi. « Suicide Machine » freine ainsi brutalement et fait retomber la frénésie, mais certainement pas le plaisir d’écoute (vous avez demandé du refrain imparable ?). On peut déceler chez cette dernière ainsi que dans la merveilleuse « Little Dipper » en ouverture, quelques points communs avec Swervedriver (riffs...

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Versari – Sous la peau

Versari – Sous la peau

(T-Rec – 24 avril 2020) Le confinement a beau bouleverser (un peu beaucoup) nos vies, la musique reprend ses droits. Elle envahit (encore plus) notre quotidien, parfait remède à la sinistrose vomie par les chaînes d’infos en continu. Alors quand surgit l’opportunité d’une chronique de nouveauté, d’un groupe à découvrir, c’est une petite montée d’adrénaline bienvenue. Surtout quand le projet qui nous intéresse, Versari et son 3e album, Sous la Peau, compte parmi ses membres le batteur Cyril Bilbeaud (ex-Sloy, Zone Libre). Ou que l’on pourra y trouver les guitares et les synthés d’Adrian Utley (Portishead), aussi crédité à la production. Le groupe, mené par Jean-Charles Versari, propose en outre des textes en français, ce qui n’est pas si courant quand on décide de pratiquer un rock sombre de cette trempe. À la valse des étiquettes, je laisserais chacun y aller de son AOC personnelle. Je suis devenu presque allergique au terme fourre-tout post-je sais pas quoi en quatre lettres. Mais en 8 titres, Versari n’aura aucun mal à convaincre les adeptes d’un rock anguleux, mal éclairé, aux belles fulgurances électriques. Porté par une section rythmique sûre (Cyril Bilbeaud donc, et Laureline Prod’homme à la basse), la voix grave et intense de Jean-Charles Versari distille une mélancolie vénéneuse (« Tu te disais »). Et ne comptez pas sur sa guitare pour vous guérir. Elle insuffle une tension permanente et assène de nombreux riffs cinglants. Avec toujours une électricité sourde en arrière-plan prête à te saisir à la gorge quand tu tournes le dos. Le premier titre, et single, « Des Images », à la rythmique frondeuse, pose le décor. On ne va pas être tranquille. Il faudra rester sur ses gardes. Car le feu couve sous la braise et derrière une ligne de basse se cache souvent un incendie n’attendant qu’un refrain pour reprendre (l’élégant « Brûle »). L’urgence est partout et le doute n’est pas permis. Sur l’inquiétant « Rose », Jean-Charles est explicite. « Ce que tu as perdu, est perdu. Il n’y aura pas de retour. » On devrait s’enfuir alors, chercher ailleurs le réconfort, en quête de lumière ? Mais on y « Reviens(t) » très vite, pas encore sevré de ces petites piqûres de riffs. « La Peur au ventre » ? Même pas, surtout sur ce titre parfait qui va vite devenir notre petit fix quotidien. Riff addictif. Refrain en apesanteur. Texte assez sublime. Classe. Le disque est court, mais ménage bien ses effets et les tempos, parfaitement servi par une production sûre, qui va à l’essentiel. Et saupoudre habilement quelques claviers dans cette électricité tendue. « Nemesis » et sa rythmique abrasive mal fagotée détonne presque au milieu de ces titres sombres...

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Tar Pond – Electric Protocol of Constant Madness

Tar Pond – Electric Protocol of Constant Madness

Qu’ils sont forts ces suisses ! Après Ventura et The Young Gods qui occupaient fièrement mon podium l’an passé, au tour de Tar Pond de se poser en candidat sérieux pour jouer les trouble-fêtes dans le classement final. Il est encore bien trop tôt pour se perdre en conjectures mais l’anti-supergroupe comme il aime à se définir, vient là de nous scier sur place en quatre petits titres. Anti-supergroupe, ça se tient puisque Tar Pond ne comptait dans ses rangs « que » deux anciens membres d’éminents groupes : Marky Eldermann (ex-batteur de Coroner) et Martin Ain, bassiste de Celtic Frost, disparu en 2017, ce qui aurait bien pu mettre un terme au projet, avant que Monica Schori ne reprenne le flambeau. Le reste du groupe est composé des guitaristes A.C. Kupper, Stefano Mauriello et du chanteur Thomas Ott (célèbre pour ses faits d’armes… en bande dessinée). Soit quatre jeunes gens dont vous n’avez probablement jamais entendu la musique (pour votre culture, leurs anciens groupes se nomment Playboys, Beelzebub et Demolition Blues) et que vous ne tarderez pas à adorer malgré leur goût certain pour les atmosphères de fin du monde (tout à fait raccord avec notre quotidien du moment, cela dit). « We’re all gone », déplore d’abord Ott sur fond d’arpèges soyeux dans une vraie-fausse intro avant que « Damn » ne déploie ses riffs enclumes qui s’abattent sur nous tel un fardeau écrasant. C’est poisseux en diable, d’une lenteur pachydermique, c’est peut-être bien le son qu’on entendra quand la faucheuse viendra nous cueillir. Et autant vous dire qu’on ne s’en plaindrait pas. 13 minutes pour une ouverture admirable, qui malgré son caractère anxiogène, se révèlerait presque réconfortante au fond, du fait d’un Thomas Ott qu’on a l’impression d’écouter depuis 25 ans et qui, lorsqu’il s’adresse à chaque membre de sa famille (« Goddamn brother i love you, goddamn sister i want you, goddamn father i praise you, goddamn mother i kiss you ») semble aussi nous en glisser une, à nous, simples auditeurs subjugués. Après un seul titre, nous voilà donc totalement ensorcelés, prêts à suivre aveuglément ces vieux (?) baroudeurs dans chacun de leurs périples stoner poussiéreux. Les morceaux sont longs et dépouillés, ne souffrent d’aucun ornement inutile, la production est limpide, sans excès. On prend son temps, on admire les décombres, simplement égayées de quelques soli inspirés venant exhaler toute cette rancœur tenace, cette frustration refoulée, scandée également par un Ott décidément en souffrance (« it’s all over now », « please don’t hurt me » sur la non moins faramineuse « Please », digne d’un cérémoniel Sabbath-ien). Mais lorsqu’une basse rampante laboure tous azimuts et une guitare hypnotique se contente de maintenir une pression...

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Lou Reed – Ecstasy

Lou Reed – Ecstasy

(Warner Music International, 4 avril 2000) Ce disque, le dernier véritable album studio de Lou Reed, a vingt ans ces jours-ci, mais mon histoire avec ce disque en a seize. Tout commence à Benicassim en août 2004. Cette année-là, le festival, qui fêtait ses dix ans, proposait une programmation de rêve. Jugez donc : Einstürzende Neubauten, Kraftwerk, Pet Shop Boys, Teenage Fanclub, Lambchop, Love, Brian Wilson, The Dandy Warhols, Lambchop, The Chemical Brothers, Spiritualized, Morrissey… ah, non, pas Morrissey, celui-ci s’était décommandé à la dernière minute, à tel point qu’on entendait ses musiciens faire la balance. Quel dommage, pourtant, il se murmurait qu’il revenait avec son meilleur album à ce jour, You Are The Quarry – si je suis encore dans les parages dans quatre ans (pour ses 20 ans, donc), je vous raconterai peut-être pourquoi je le considère comme l’un des plus faibles de sa discographie, mais bon, passons… L’un des amis avec qui j’avais fait le voyage vient me dire que ce n’est pas bien grave, qu’il se murmurerait que Lou Reed, qui devait monter sur la grande scène juste après l’ex-Smiths, était en grande forme, tournant avec l’un de ses meilleurs groupes. Et pourtant, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Entendons-nous bien, je pense être fan de Lou depuis à peu près tout le temps. Si mon père n’avait pas de disque du Velvet dans sa pourtant vaste collection, Reed avait très vite fait partie de mon univers musical. Lou Reed Live, collection méconnue de morceaux tirés de la même tournée que Rock’n’Roll Animal, fut l’un de mes premiers vinyles. C’était un exemplaire de médiathèque acheté d’occasion à Pézenas, dans l’Hérault. Jusqu’à ce que je le nettoie récemment, il y avait encore le petit compartiment scotché permettant d’y insérer la carte d’emprunt. Bref, je connaissais bien Lou Reed mais j’avoue que je n’aurais pas misé trois kopeks sur cette prestation « de vieux ». Après quelques ritournelles que je ne connaissais pas, Reed et son groupe (Mike Rathke à la guitare rythmique, Tony « Thunder » Smith à la batterie, Fernando Saunders à la contrebasse électrique et Jane Scarpantoni au violoncelle) nous ont asséné quelques uppercuts, une version fleuve de « Venus In Furs », un tonitruant « The Blue  Mask », une tripotée de tubes (« Satellite of Love », « Perfect Day », « Sweet Jane ») et, en rappel, « Walk on the Wild Side » (pas joué si souvent si l’on regarde les setlists de l’époque). Et Lou avait même souri. Sans déconner. D’admirateur, je passais à fan transi ce soir-là (j’ai sa tronche tatouée sur l’épaule gauche, si vous voulez tout savoir). Un mois plus tard, lors d’une soirée...

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Untitled With Drums – Hollow

Untitled With Drums – Hollow

(Atypeek Music/Araki Records, 6 mars 2020) Son chanteur (et bassiste) l’assure : Untitled With Drums est un groupe qui donne sa pleine mesure sur scène. On veut bien le croire tant sa musique tout en ruptures, en longs déploiements et déflagrations soudaines, semble conçue pour nous faire frémir de bonheur en live. On n’est peut-être pas prêt de pouvoir le vérifier mais en attendant, on peut déjà faire tourner sans relâche Hollow et s’y projeter mentalement. Le groupe clermontois n’avait jusqu’alors sorti qu’un EP très prometteur, éponyme stylisé en S/T/W/D. Prometteur, bien foutu, mais encore un peu « gentil », donnant davantage dans le shoegaze réconfortant (malgré quelques saillies métalliques) que dans le post-hardcore décapant. Pour ce premier album, Untitled With Drums a musclé son jeu en confiant sa prod au maître suisse Serge Morattel, connu pour ses méfaits auprès de Ventura (qu’on aime d’un amour démesuré ici), Knut et autres Year Of No Light. Des groupes à la puissance de feu indéniable mais sachant également soigner les atmosphères, et convoquer tout un panel d’émotions. Des grands groupes, ça oui. Et des grands groupes qui SONNENT. Ce Hollow sonne lui aussi, et nous le prouve sans plus attendre en nous rentrant dedans avec virulence dès le coup d’envoi donné. En quelques secondes, nous voilà à terre, assommés par les riffs puissants et la basse massive de « Play With Fire ». Peut-être pas le morceau le plus fin de l’album mais qui a le mérite de nous plonger d’emblée dans le bain (d’eau bouillante). Nos enceintes aiment ça, pas de doute là-dessus. Et elles n’ont pas fini de ronronner. Par la suite, Untitled With Drums déploie ses autres armes, d’un calibre similaire à celles d’un Cave In ou Failure (excusez du peu), envolées et atterrissages sur le train arrière (l’arrière-train ?) inclus. Il y avait donc de quoi faire un album respectable et il y a même tout pour faire un disque indispensable, dès lors qu’on y adjoint des refrains puissants et rapidement assimilés (on vous met au défi de vous défaire de ceux de « Stasis », « Amazed » ou « Passing On »). Le chant de Martin L.B. draine l’ensemble avec aplomb et sait se faire aussi autoritaire que mélancolique (la somptueuse « Amazed », toujours elle), rappelant parfois celui de Chino Moreno sur les parties les plus calmes et atmosphériques (« Silver »). Mais on ne serait probablement aussi comblés et enthousiastes sans la présence de ces climats orageux savamment maitrisés (l’intro suspendue de « Revolve », le superbe pont de « Hex »), où les humeurs varient, les tempos s’apaisent et les instruments respirent, pour notre plus grand bonheur. En fin d’album, c’est d’ailleurs...

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Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Confinement oblige, on sort les vieux projets des cartons. Et avant de me lancer dans l’écriture d’un triple album psyché-stoner-garage-lo-fi-hip hop à textes sur l’impact de la crise sanitaire (qui ne devrait pas voir le jour, pour le bien de l’humanité restante), je me décide à déterrer la chronique (modeste et entamée il y a longtemps) de la carrière d’un groupe majeur de la scène américaine des 4 dernières décennies : SONIC YOUTH! 1ère partie : Les années indie, de l’underground au succès critique. Découvert par le biais de Nirvana, qui les citait régulièrement comme influence et parrain (il signe chez Geffen, qui publiera Nevermind, sur leur recommandation), Sonic Youth est un des groupes majeurs de ma vie de mélomane. Le groupe dont la discographie essentielle a changé ma vision du rock, ma façon d’envisager la musique en général. Grâce à eux, j’ai plongé dans le rock underground américain toutes décennies confondues.  Velvet Underground, Television, Dinosaur Jr, Pavement… et tant d’autres. J’ai vu sous un autre angle la manière même de jouer de la guitare. J’ai découvert Andy Warhol et le pop art, la littérature américaine de Jack Kerouac et la beat generation à la SF de Philip K. Dick. Ils ont constitué une passerelle culturelle vers d’autres univers qui m’étaient inconnus. Quoi de plus logique pour un groupe new-yorkais né dans le bouillonnement créatif de la Grosse Pomme au tout début des années 1980. Leur riche carrière discographique s’étend sur 4 décennies et épouse les dernières explosions créatives de la scène américaine (la no wave et le punk US fin des 70’s, l’indie rock des 80’s et 90’s voire le revival rock du début des années 2000). Avant d’entamer un tour d’horizon de leur carrière discographique (à travers les albums studios essentiellement, sinon on bascule dans le travail quasi archéologique), revenons dans un premier temps sur la genèse du nom. Fusion de Big Youth (chanteur reggae des années 70) et du Sonic Rendez vous Band de Fred « Sonic » Smith, leader des MC5, tout un programme déjà. Pour une musique que Thurston Moore théorise dans le 1er communiqué de presse du groupe en 1981 de la manière suivante : « Des rythmes denses intensifiés en les accidentant et en les broyant, juxtaposés avec des morceaux d’ambiance façon bande-son. Évoquant une atmosphère que l’on ne pourrait décrire que comme un modernisme expressif et brouillon. Et ainsi de suite ». Une autre formule résume bien l’ambition du groupe et en même temps son sens de l’humour rarement souligné (que l’on peut mieux entrevoir dans le mythique documentaire 1991 : The Year Punk Broke). Sonic Youth c’est « un truc expérimental, mais en même temps, c’était un peu du style...

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