Iggy Pop – Free

Iggy Pop – Free

(Loma Vista, 6 septembre 2019) Durant toute sa carrière, Iggy Pop a toujours eu la volonté de surprendre et de ses débuts avec les regrettés frères Asheton, David Bowie qui l’a sauvé plus d’une fois de la panade, jusqu’à Josh Homme il y a 3 ans pour le décevant Post Pop Depression,il a toujours su s’entourer de talents. Pour son 18ème album, les heureux élus se nomment cette fois Leron Thomas, trompettiste jazz, et la guitariste et compositrice Sarah Lipstate connue par ailleurs pour Noveller, son projet instrumental de guitare électrique. À 72 ans, l’icône protopunk ose un virage à 180 degrés et nous propose un album au jazz sombre et contemplatif. J’entends déjà les mauvaises langues hurler hâtivement qu’il copie le dernier album de son défunt ami Bowie… S’il est certain, et personne ne pourra le nier, que le génial anglais l’a inspiré durant toute sa carrière et qu’il continue à le faire, affirmer qu’il ne s’agit que d’une pâle imitation de Blackstar serait oublier un peu vite que dès le second Stooges (le cultissime Fun House), Iggy avait infusé de jazz expérimental son rock viscéral. Il avait ensuite récidivé dans le trop sous-estimé Préliminaires, à redécouvrir si vous accrochez à ce nouvel album. Dès le premier titre, il clame « I Wanna Be Free », sa voix se contentant d’accompagner sobrement la trompette de Leron. Et tout au long de l’album, on a l’impression d’avoir Iggy, face à nous, se livrant corps et âme. Bien qu’il n’ait écrit que deux des dix textes de l’album, il s’approprie à merveille ceux des autres auteurs. Il déclarait d’ailleurs à ce sujet : «C’est un album dans lequel d’autres artistes parlent pour moi, mais je prête ma voix. ». Sur le lancinant « Loves Missing » au titre évocateur, l’iguane se met dans la peau d’une femme. Sa voix de baryton nous emporte et ne nous laisse pas indemne. « Loves screaming, so quietly and in pain/Loves absent, it’s failing her once again, again. » Il s’agit sans nul doute du sommet émotionnel de l’album. Le free jazz « Sonali » nous invite, lui, à poser nos pieds sur le sable de la plage illustrant la pochette de l’album. Libre, Iggy semble l’être pour de bon. Serein également. Le single groovy « James Bond » pourrait paraître ringard à la première écoute mais sa ligne de basse reste en tête et vous poussera à vous déhancher devant votre platine avant de laisser place au solo de trompette magistral de Leron Thomas. Sur « Dirty Sanchez », on retrouve un Iggy provoc’ et décalé où après une intro à la Mariachi, il s’offre un petit pamphlet braillé à l’encontre de la société...

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François Corbier – Jours De Blues

François Corbier – Jours De Blues

(Janvier 2019) Difficile de garder du recul face au disque posthume d’un artiste qu’on appréciait sincèrement. Surtout quand on l’a eu plusieurs fois au téléphone, dans des conversations qui ont duré plus d’une heure à chaque fois. Pas de quoi parler d’amitié, évidemment, mais indéniablement un échange véritable et de la sympathie réciproque. Ainsi, quand j’apprenais son décès l’année dernière, c’est un peu plus que des souvenirs d’enfance qui s’en sont allés. D’autant plus que le mélomane en moi savait, de la bouche de l’artiste, qu’il travaillait à un nouvel album qui s’appellerait Jours De Blues, et qu’on devrait peut-être s’asseoir dessus. Cette année, l’album est finalement sorti, en l’état, j’imagine, puisqu’il ne contient que 8 titres, ce qui est peu pour un disque de François Corbier ; pour 33 minutes de musique, donc rien de scandaleux non plus. Comme il nous l’avait dit en interview, celui-ci contient une chanson hommage à Cabu (« Pauvre Jean ») et ce que j’ai la faiblesse de prendre comme une petite pique rigolote à notre système politique (« Caligula »). Peut-être à cause du contexte de sa sortie, la mélancolie est omniprésente sur ce nouveau disque, renforcé par la simplicité des arrangements (guitares, voix, une batterie discrète et puis c’est marre… Là où Corbier est le meilleur, ça tombe bien !). Ainsi, le titre est parfaitement adéquat, d’autant que le blues est autant d’humeur que musical (avec une petite pointe jazzy parfois). Le disque regarde en arrière, c’est indéniable, et une chanson s’appelle même « Nostalgia ». Mais on n’est pas non plus face à un revirement complet du chansonnier, qui avouait lui-même que la nostalgie l’emmerde, puisque sans faire l’apologie du passé non plus, il met surtout en avant son regard tendre, caustique, et profondément humain. Le disque s’achève sur son morceau le plus électrique, « La Communauté », où une fois n’est pas coutume met en musique le texte d’un autre. C’est à s’y méprendre car l’humour et l’absurde du texte, qui revisite Blanche-Neige et les 7 nains, sont tout à fait dans la veine de ce que pouvait écrire Corbier, et on imagine comme il a dû se marrer à enregistrer ça. Et comme il se serait marré à présenter ce genre de chansons sur scène… Au jeu des « et si », on se demandera toujours ce que serait ce disque si la maladie ne l’avait pas emporté. Serait-il le même, ou aurait-il été agrémenté d’autres chansons ? Aurait-il été aussi triste, ou aurait-il eu son lot de chansons blagues pour remonter un peu le moral ? On n’aura jamais la réponse. En attendant, on peut se morfondre d’avoir perdu un chansonnier aussi talentueux, drôle et touchant. Ou...

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Monster de R.E.M. a 25 ans. Chronique

Monster de R.E.M. a 25 ans. Chronique

(Craft Recordings/Concord, 1 novembre 2019) Un bref moment, à la fin de l’année 1994 ou au début de 1995, Michael Stipe est mort. Si, si. Je me revois apprendre la nouvelle en lisant les brèves du dernier numéro en date du désormais défunt magazine Guitare Planète. Évidemment, la nouvelle fut démentie dans le numéro suivant. Le chanteur de R.E.M. s’était peut-être fait mal au dos et avait annulé deux dates de la tournée et le stagiaire du journal avait sans doute mal lu. C’était donc le milieu des années 90, quand on n’avait pas encore internet pour vérifier les informations, qu’on se demandait si Eddie Vedder allait suivre le chemin de Kurt Cobain et commettre l’irréparable et si le tant attendu nouvel album des Guns N’ Roses allait enfin sortir… Je ne me souviens plus précisément de la date mais mon père m’avait rapporté trois disques au retour d’un court séjour en Angleterre. Il y avait un import japonais des Yardbirds – ça c’est parce qu’à l’époque, mon obsession principale était Jimmy Page et Led Zeppelin même si ça commençait à céder la place à des choses, disons, plus énervées –, Strangeways, Here We Come des Smiths – j’y reviendrai plus loin – et, donc, Monster de R.E.M. Qu’il ait fallu attendre qu’on me l’offre prouve une chose : je n’étais pas un gros fan du groupe d’Athens. R.E.M., pour moi, avait le même statut que Crash Test Dummies ou The Connels. « Losing My Religion » ou « Everybody Hurts », on les écoutait sur Fun Radio ou Skyrock entre Four Non Blondes et autres Counting Crows. Ce n’était certes pas désagréable – c’est sûrement plus sympa que devoir s’enfiler MHD et Aya Nakamura – mais c’était un peu la musique des autres. J’avais bien conscience que R.E.M., c’était un peu plus que ces singles, qu’il y avait une flopée d’albums avant l’ère du succès européen. Il y avait même cette amie de ma cousine que je trouvais très jolie et qui ne jurait que par eux. Mais je n’étais pas allé plus loin. Puis il y eut « What’s The Frequency, Kenneth? », une chanson dont je ne comprenais pas le titre mais dont la guitare distordue était plus en phase avec mes aspirations du moment. Là, R.E.M. commençait sérieusement à m’intéresser, mais pas encore assez pour que je me rue sur le disque dès sa sortie. Ce que j’ai préféré de Monster, dans un premier temps, ce fut la pochette, pas tant la couverture du disque que le livret, sa matière, ce papier mat, l’odeur de l’encre. Et puis les photographies : ce fauteuil en cuir vert, les membres du groupe. Notamment Michael Stipe, chauve, qui...

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Mudhoney – Morning In America EP

Mudhoney – Morning In America EP

(Sub Pop, 20 septembre 2019) Une sortie de Mudhoney est toujours (pour moi, au moins) une occasion de se réjouir. Je crois que je commence toutes mes chroniques du groupe ainsi. Oui, mais, après un live en demi-teinte pour faire patienter, ils avaient enchainé avec un album génial, qui à mon sens n’est pas loin en qualité des sommets du groupe. De quoi être donc très enthousiaste pour la suite. Et la suite ne s’est pas faite attendre, puisqu’à peine un an après, Mark, Steve, Guy et Dan enchainent avec un EP qui reprend en fait un certain nombre de titres sortis de façon plus ou moins exclusive (compilation ou 45 tours vendus sur la tournée). On pourrait critiquer la facilité de sortir une compil’, surtout quand celle-ci ne contient que 7 titres dont une version alternative d’un morceau de l’album. D’accord, mais c’est de Mudhoney dont il s’agit ! Quand ces gars ont-ils sorti un disque pourri et inutile juste pour le fric ? Même leur live « en demi-teinte » est super, même leurs démos de Piece Of Cake en exclu vinyle sont jouissives. Alors forcément, là, encore, on prend notre pied. Et vu que les titres en question étaient quasiment introuvables, c’est une bonne initiative de les réunir pour ne pas avoir à débourser un bras pour les ajouter à sa collection ! Parlons de la musique : les morceaux sont dans la veine de Digital Garbage, forcément, mais montrent assez bien l’éventail du groupe, du punk direct introductif (« Creeps Are Everywhere ») au blues swampy final (« One Bad Actor » et « Vortex Of Lies »), en passant par les influences garage et ce qu’on qualifiera simplement de « grunge » par faiblesse journalistique. Le tout avec une énième démonstration de leur sens du riff inné. Même les morceaux qui pourraient sembler les plus inintéressants, la reprise des Leather Nuns « Ensam I Natt » et la version alternative de « Kill Yourself Live » rebaptisée « Kill Yourself Live Again », sont des réussites. La première a été traduite en anglais par son auteur original et apporte la patte Mudhoney à cette tuerie punk d’une efficacité redoutable, la seconde vire le farfisa et offre donc une version plus proche du live qui n’enlève en fait rien à la qualité ni à la pertinence du morceau. Bref, plus qu’une compilation ou qu’un nouveau disque, on a l’impression d’avoir droit à du rab de Digital Garbage ; même les paroles semblent encore très engagées. Du coup, les mauvaises langues pourraient dire que cet EP n’a que peu d’intérêt. Pour ma part, l’album étant un de mes préférés de la décennie, je profite goulument comme un gamin...

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Shannon Lay – August

Shannon Lay – August

(Sub Pop, 23 août 2019) Le bonheur a des moyens étranges de vous trouver. En 2012, je rencontre Jonathan a un concert pourri de Thurston Moore et Lee Ranaldo. Plus tard dans l’année, Jonathan, qui sait qu’on ne peut plus m’arrêter quand je parle de musique, m’invite à contribuer à son webzine pour lequel il est en manque de rédacteurs. De 2012 à 2019, je charrie régulièrement Jonathan pour son amour de la scène garage californienne (ou « scène Ty Segall ») dont je me désintéresse totalement, vu que les quelques disques que j’en ai écouté m’ont laissé froid. Il comprend que, d’une manière générale, ce n’est pas à moi qu’il faut proposer d’écouter les sorties de ses divers membres. En 2019, Jonathan fait une interview de Mikal Cronin, membre de la scène sus-citée. Mikal Cronin lui parle de Shannon Lay, qui fera sa première partie l’année prochaine. Après l’interview, Jonathan, curieux, écoute son disque et le trouve très bon. Quelques temps après, un jour où je suis bien luné, il me vante les mérites du disque de Shannon Lay, et j’ai l’ouverture d’esprit nécessaire pour dépasser mes préjugés. Voilà, sans cette suite d’évènements, je n’aurais jamais écouté August et ce serait bien dommage parce que la folk de Shannon Lay est magnifique, rappelant une tendresse propre et l’intimité d’Elliott Smith ou Nick Drake, pour citer les références galvaudées. J’ai tenté de placer le terme de « douce mélancolie lumineuse » quelque part, mais j’avais vraiment trop l’impression que ma chronique et ma réputation en général en prendrait un coup. Il parait que Ty Segall est partout sur l’album, mais on s’en fout (d’une manière générale, je me fous de Ty Segall). La star, ici, c’est Shannon, et sa voix ; sur ce genre de musique, c’est à peu près tout ce qui compte, la propension qu’a la voix de l’artiste mêlée à l’ambiance mise en place pour vous filer des frissons. Et les compositions, bien sûr. Je ne vois donc pas trop ce que je peux dire d’autre pour vous convaincre d’écouter le disque. C’est vraiment le genre d’album avec qui vous développerez une relation toute personnelle, selon qu’il touchera ou non votre corde sensible. Pour ma part, vous avez bien compris que ça a fait mouche. Ainsi, je me retrouve pour la première fois de ma vie à m’intéresser (de près ou de loin) à la scène Ty Segall. Tout arrive. Le bonheur aussi. Même s’il a parfois des manières étranges de vous trouver....

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DIIV – Deceiver

DIIV – Deceiver

(Captured Tracks, 4 octobre 2019) Cette claque-là je ne l’avais pas vue venir, car rien ne sonnait comme une évidence durant ma première écoute de ce nouveau DIIV. Il était même plus probable que je n’y revienne pas et que je passe définitivement à autre chose, mon premier ressenti se résumant à “c’est cool et bien foutu mais ça ne casse pas des briques non plus !“. Et puis sans savoir pourquoi, je m’y suis remis en y prêtant une oreille plus attentive. Si rien ne s’est fait dans l’immédiateté, tout s’est décanté progressivement au fil des écoutes, à tel point que je ne peux aujourd’hui plus m’en passer. De disque boudé, il est devenu disque de chevet. L’album débute par la sublime et mélodieuse “Horsehead” portée par le chant aérien de Zachary Cole, et les sons de guitares qui s’entremêlent pour arriver à un final des plus envoûtants. Belle entrée en matière qui définirait presque à elle seule l’univers dans lequel DIIV souhaite nous immerger, mais nous ne sommes heureusement pas au bout de nos surprises. “Between Tides”, dans une configuration quasi similaire se révèle encore plus excitante, de quoi redonner ses lettres de noblesses au shoegaze (qui n’en demandait pas tant). Histoire de maintenir le plaisir jusqu’au bout, les New-Yorkais ont su garder le meilleur pour la fin, avec tout d’abord l’entrainante et extrêmement tendue “Blankenship”, aux incartades noisy, qui vient mettre un bon coup de peps et promet de faire remuer les têtes lors des prochains concerts du groupe. Puis “Archeron” qui, du haut de ses 7 minutes, nous fait vaciller dans un déversoir d’images et d’émotions, tour à tour mélancolique, sombre et planant avant de s’achever par un ultime moment de grâce. DIIV revient de loin, il a traversé une longue période de doute et on était autant inquiet pour l’avenir du groupe que pour l’état de santé de son leader, lequel a multiplié les séjours en centre de désintoxication. Plus sombre que ses prédécesseurs, Deceiver est avant tout un troisième album de très haute qualité et la preuve parfaite qu’il ne faut pas toujours se fier à ses premières impressions, elles sont souvent trompeuses. Julien Robin Tous nos articles sur...

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The Murder Capital – When I Have Fears

The Murder Capital – When I Have Fears

(Human Season, 16 août 2019) À l’ère d’Internet, des réseaux sociaux et du tout-connecté, la scène musicale internationale a vu beaucoup de frontières tomber. Sur la foi d’une vidéo balancée sur Youtube, d’un début de buzz, des groupes se font une notoriété, accèdent (trop ?) vite à une exposition qu’ils pouvaient mettre auparavant quelques albums ou années à atteindre. Des scènes locales autrefois longtemps ignorées worldwide se voient offrir un éclairage presque instantané. Après les tornades psyché de quelques australiens cintrés, c’est un vent post-punk régulier et cinglant qui sévit depuis quelques temps outre-Manche, et notamment depuis Dublin l’irlandaise. Fontaines D.C. avait déjà allumé une belle mèche avec un premier album (Dogrel) convaincant qui va squatter quelques tops de fin d’année. Avec When I Have Fears, The Murder Capital propose son post-punk au romantisme sombre. Titre d’album en référence littéraire au poète Keats, voix grave, basse caractéristique, guitares minimalistes dont chaque note raconte une mélancolie. 2019, c’est pas les 40 ans de l’album Unknown Pleasures de qui vous savez ? C’est pas tombé dans l’oreille de sourds côté Dublin en tout cas. Sans nier l’ascendance prestigieuse, ce nouveau quintet irlandais réussit le pari d’un post-punk moderne, aussi efficace et percutant qu’élégant et poignant. En seulement 10 titres, on en prend plein la tête et le cœur au fil d’un album remarquablement équilibré. Post-punk furibard avec le tubesque « More Is Less », addictif dès la première écoute. “If i gave you what you wanted, you’d never be full“. Pas faux. Dans la même veine bien énervée on trouve aussi « Feeling Fades » ou « Don’t Cling To Life ». James McGovern, chanteur du groupe, la joue petite frappe et sur le lalalala final de « Feeling Fades », ça sent plus la baston dans un pub que le cercle des poètes disparus. Seulement, nos cinq irlandais ont plus d’une corde à leur arc. Et décoche quelques flèches chargées de mélancolie poignante qui vous transpercent le cœur. « On Twisted Ground », sa ligne de basse ronde, ce minimalisme élégant, ce chant habité. Dans l’obscurité, pendant ces 6 minutes, on regardera quand même derrière soi, histoire de voir si le fantôme de Ian Curtis ne rôde pas dans les parages. Même sobriété hantée, et un piano lugubre sur le spectral « How The Streets Adore Me Now ». Le groupe impressionne par sa maturité, la qualité des textes, sa gestion du silence, parfois lézardé par des guitares plaintives superbes (la doublette quasi instrumentale « Slowdance 1 » – « Slowdance 2 » ou « Love, Love, Love » crescendo qui sent pas la fleur bleue). Côté technique, belle production, sobre, efficace, c’est propre. Ah, c’est Flood derrière les manettes,...

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Nick Cave & The Bad Seeds – Ghosteen

Nick Cave & The Bad Seeds – Ghosteen

(Ghosteen Ltd, 3 octobre 2019) Il est parfois difficile d’accepter qu’un artiste qu’on a tant aimé emprunte une voie nouvelle, se métamorphose radicalement, laissant derrière lui un passé semblant désormais si lointain, comme lorsqu’on retombe sur une vieille photo poussiéreuse en noir et blanc ravivant des souvenirs enfouis. Les souvenirs d’un Nick Cave vociférant dans un vacarme infernal au sein du Birthday Party ou lorsque ses Bad Seeds étaient encore incontrôlables, ont été gravés sur disque et ne demandent qu’à rugir de nouveau dans nos enceintes. Mais pour le Nick Cave 2019, il faut s’attendre à autre chose. Ghosteen semble entériner une trilogie (qui n’en est pas vraiment une) initiée par Push The Sky Away. Cet album marquait le début de l’ère Warren Ellis, celui-ci ayant définitivement pris le pouvoir après le départ de Mick Harvey, dernier garant de l’héritage punk des Bad Seeds, lequel avait déjà pris du plomb dans l’aile lorsque Blixa Bargeld avait quitté le navire en 2003. Sous le joug d’Ellis, les mauvaises graines se sont assagies, les guitares domptées au profit d’ambiances plus calfeutrées. Mais Push The Sky Away n’en demeurait pas moins un disque sublime dans lequel Nick déployait son charisme vocal intact au sein de titres mémorables comme « Jubilee Street » ou « Higgs Boson Blues ». Il y avait eu ensuite Skeleton Tree, dont le processus de composition fut tragiquement marqué par le drame insondable qui a frappé Nick Cave. La mue musicale était déjà entamée mais le Nick Cave d’aujourd’hui n’est évidemment plus du tout le même homme et, par ricochet, plus vraiment le même artiste. En résultait un disque très sombre, plus radical que son prédécesseur mais d’où émergeaient là encore de pures merveilles du calibre des plus grands titres Cavien (“Jesus Alone”, “I Need You”). Suite logique, Ghosteen marque toutefois un nouveau virage. Il suffit de s’attarder quelque peu sur cette pochette, aussi repoussante soit-elle, pour le constater. Le noir presque immaculé de Skeleton Tree illustrait le vide, l’absence, le néant. Sur le tableau de Ghosteen, à l’évidente portée religieuse, c’est tout l’inverse. Les couleurs irradient, et avec elles, la lumière, la vie. Et son contenu est dans la même tonalité, fortement imprégné de spiritualité, mais étrangement plus malaisant que son prédécesseur. La douleur était bien présente sur Skeleton Tree mais à l’écoute de Ghosteen, c’est comme si nous assistions depuis les premières loges aux adieux d’un père à son fils. Et d’éprouver une certaine impudicité face à des propos si viscéraux, sublimés par des compositions élégiaques, nous qui leur sommes totalement étrangers. Ce choix d’une œuvre si personnelle, probablement cathartique, de mettre en musique une douleur ineffable, appartient évidemment totalement à son auteur, et il n’est...

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Mikal Cronin – Seeker

Mikal Cronin – Seeker

(Merge, 25 octobre 2019) Et si c’était lui le plus intéressant de la bande ? Dans le jeu des 7 familles du garage californien, on demande rarement Mikal Cronin mais il est pourtant dans tous les bons coups. En solo, Mikal y va à son rythme, à des années lumières des stakhanovistes Ty Segall ou (Thee) Oh Sees, les deux mastodontes de la scène. Si on a arrêté de compter les albums de ces derniers (et un peu arrêté de nous passionner pour chacun d’entre eux aussi, il faut bien le dire), Cronin vient seulement de publier son quatrième disque. En huit ans. Rien de honteux mais rien de comparable non plus. Et après deux premiers albums de très bonne facture mais dans une veine garageuse assez classique (plus axée power pop que punk, toutefois), Mikal avait commencé à verser davantage dans la sophistication que dans l’énergie pure et dure sur MCIII. Il en est de même ici sur ce Seeker, sans doute son disque le plus personnel et introspectif, que Mikal est allé chercher en s’isolant dans une cabane au fin fond d’un bled paumé de Californie, avec pour seule compagnie les forêts et montagnes alentours. En résulte un disque minimaliste au possible à s’écouter au coin du feu ? Tout l’inverse, à vrai dire puisque le californien n’a jamais poussé aussi loin son désir d’enrichir ses morceaux, de les embellir avec minutie et un brin de grandiloquence aussi. Ainsi, le brillant premier single « Show Me » qui aurait pu se contenter d’un riff simple et efficace (Neil Youngien et Tom Petty-esque en diable, de son propre aveu) et d’un refrain imparable (c’est déjà beaucoup), nous en met plein la vue en s’embarquant dans une virée impromptue où les cordes et le piano s’octroient une place prépondérante. La grande classe. Une dimension orchestrale nouvelle qui orne également « Shelter » aux accents orientaux non loin du « Kashmir » de Led Zep, l’intonation au chant de Mikal se rapprochant d’ailleurs de celle d’un Plant. Si Cronin a dû quitter précipitamment son ermitage en raison d’incendies menaçants, il a eu le temps de rapporter dans ses valises quelques morceaux extrêmement touchants (« Feel It All » où sa voix fait merveille, « Fire » dont les cuivres mélancoliques viennent contrebalancer la tension des guitares, « Lost A Year » qui démarre piano avant de s’offrir un final fougueux presque New Orleans). Plus loin, les enlevés « I’ve Got Reason » et « Caravan » rehaussent le tempo et renouent avec les accents garage chers au compositeur, sans perdre une once d’efficacité… et se révèlent bien plus riches qu’ils n’y paraissent de prime abord (pont bien senti sur le premier, cuivres...

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Somehow – Low Tide

Somehow – Low Tide

(Toolong / Differ-ant, 25 octobre 2019) L’avantage avec la technologie moderne, c’est qu’on est aujourd’hui capable en totale autonomie de réaliser un album du début à la fin. La difficulté, après, c’est de sortir du lot face à la concurrence qui postule comme vous au succès et à la postérité. Erwan Pépiot, pilier unique à la base de Somehow, en est à son 2e album avec ce Low Tide. Déjà une belle réussite. Et bel artwork pour la pochette. Ma rencontre avec sa musique s’est faite via Twitter et d’emblée deux choses m’ont plu et aiguisé ma curiosité. Une voix, grave et singulière, et une basse bien en avant caractéristique, qu’on jurerait évadée des 80’s, new wave ou cold wave comme vous voulez. Une basse qu’on entend, quoi. Alors pourquoi, au milieu de toute la production actuelle, plus ou moins internationalement reconnue et pléthorique en 2019, s’attarder sur un projet indie confidentiel ? Parce que justement, la passion y transpire à chaque note. Modeste guitariste à mes heures perdues, je sais qu’on ne peut se lancer dans une telle aventure sans une volonté farouche. Et une vraie passion pour défendre son artisanat. Ajoutez à cela un désir de découverte, celle de dénicher une petite pépite pas encore passée dans les radars de tout le monde. Et d’en parler. Après tout, c’est l’histoire de la musique. Le hasard. Les rencontres. Le partage. L’opportunité saisie de chroniquer cet album, me voilà donc face à ces 9 titres. Malgré la pluie qui tombe dehors et l’automne qui frissonne, la musique fraîche et délicatement mélancolique de ce Low Tide m’a donné de furieuses envies de printemps et de matins ensoleillés où on se lève du bon pied. Ce folk lumineux, ouvertement pop (« Take On The Best », « A Mirage Of Us »), m’a rappelé le sentiment éprouvé à l’écoute du premier album de Girls In Hawaii. Celui d’un album « feel good », celui dont on sort le sourire aux lèvres après chaque écoute. La voix grave d’Erwan Pépiot et cette basse ne sont donc pas sans rappeler Joy Division (« Modern Life ») mais la musique enlevée et enjouée évoquent plus la pop acoustique ciselée de Belle And Sebastian ou Girls in Hawaii donc, notamment avec l’apport vocal constant d’Aurélie Tremblay (« I Threw It All Away »). Avec une pointe de mélancolie assez élégante (« Invisible Walls »). Les titres sont courts mais l’apport de piano, claviers et quelques bribes d’électroniques apportent une belle variété à l’ensemble au détour d’arrangements travaillés. La production do it yourself souple n’enlève rien à la qualité des compositions à l’image de « Over The Raindrops », l’excellent « The Wave » en ouverture,...

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