Lights… Camera… Revolution! de Suicidal Tendencies a 30 ans. Chronique

Lights… Camera… Revolution! de Suicidal Tendencies a 30 ans. Chronique

(Epic, 3 juillet 1990) Le punk hardcore et le thrash metal ne sont pas franchement les premiers styles que j’évoquerais si je devais décrire mes goûts à une personne engageant une discussion musicale avec moi. Le côté toujours plus vite, plus fort, plus fou, c’est rarement mon délire. Je n’ai jamais fait de skate non plus (mes chevilles me remercient), encore moins porté de bandana (mon style a déjà été assez malmené comme ça) et pourtant, dès l’instant où j’ai posé mes oreilles fragiles sur Suicidal Tendencies, j’ai rejoint leur secte – ou devrais-je dire leur armée (les vrais savent). Il existe même des preuves de mon implication sur les tréfonds du dark net où l’on peut me voir beugler comme un goret « ST » après avoir investi la scène aux côtés de quelques illuminés heureux. Pour m’initier, il fallut attaquer par le nec plus ultra, l’immense The Art Of Rebellion, sixième album sorti en 1992 et qui faisait suite à ce Lights… Camera… Revolution! qui n’a pas grand chose à lui envier. Pourquoi eux ? Qu’est-ce qui m’a poussé à tomber dedans à pieds joints (hormis un pote bien intentionné qui, à quelques semaines d’intervalles, m’initiait à ST et NIN, il se reconnaitra) ? Et bien, c’est tout con. Ce groupe, à son sommet comme ici, mêle brillamment les qualités du punk et du metal, ne sombre ni dans le goth clicheton ou la roulette débile et a donc de quoi réconcilier les skaters à patchs et les metalleux à crête. Ou l’inverse. Pourtant, ce n’était pas gagné d’entrée pour ces excités qui eurent l’insigne honneur d’être désignés « pire groupe/plus grands connards » par le fanzine Flipside en 1982. Ils ne l’avaient peut-être pas complètement volé même si, dès leurs débuts, on se doutait qu’ils n’étaient pas voués à évoluer en troisième division du punk (vous vous êtes déjà mangés « Institutionalized » en pleine face ? Non ? Il est temps alors) et ont vite bifurqué vers un mélange des genres audacieux qui ne sent pas l’arrivisme, et encore moins l’approximation. Non, ce sont bien les personnalités de chacun qui ont conduit à ce crossover fameux, débordant d’enthousiasme et de spontanéité. Pourtant ce n’était pas gagné (bis), Suicidal Tendencies ayant subi autant de changements de line up que les effectifs de l’OM et du PSG réunis dans les années 2000, mais il a su conserver son éternel leader ô combien charismatique, le doux dingue Mike Muir, sans qui il aurait probablement perdu sa raison d’être. Mike Muir qui, en concours de mots débités à la minute, pourrait presque donner des sueurs froides à Eminem et est également capable de pondre des mélodies vocales formidablement contagieuses (« Alone...

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Red Medicine de Fugazi a 25 ans. Chronique

Red Medicine de Fugazi a 25 ans. Chronique

(Dischord, 12 juin 1995) Après une féroce intro noisy chargée de faire fuir les moins vaillants, on nous ressert un groove démoniaque. Fugazi’s back. « Do You Like Me » fait mine de s’interroger ce fripon de Picciotto qui connaît parfaitement la réponse, à moins qu’il ne souffre d’un complexe d’infériorité face à son pote au bonnet. WE DO LOVE YOU. ALL OF YOU. Amoureux transis même lorsque survient dans la foulée la fabuleuse « Bed For The Scraping ». Sa basse terrible, ses guitares hystériques (le retour de la boucle qui rend dingo) et Ian en mode pétage de plombs. On pourrait alors croire assister à l’acte 4 de la leçon mais ce début d’album n’est qu’un leurre et le public punk du groupe, probablement déjà un peu paumé par les trois premiers disques, ne va pas tarder à être semé pour de bon. Le quatuor ne se contente pas ici de réciter sa formule maîtrisée sur le bout des doigts, sur laquelle tout le monde se touche depuis maintenant cinq ans et cet incroyable Repeater. Parfaitement conscient d’être au-dessus de tout, le groupe se dit qu’il a désormais suffisamment de bouteille (pas n’importe quelles bouteilles, Ian veille au grain !), non seulement pour remettre la main sur la table de mixage en se passant de producteur (comme pour Steady Diet Of Nothing, le deuxième acte), mais aussi pour se permettre quelques excentricités. Fugazi invite ainsi une clarinette sur l’invraisemblable “Version”, portée par la basse de ce motherdubber de Lally. Parce que pourquoi pas. Qui se souvient alors que MacKaye est le type qui clouait tout le monde au mur en 1’30 quelques années plus tôt ? Dans un autre délire, sur « Birthday pony » on fait mumuse en intro avec des chaises qui crissent, des coups de cymbale hors de propos, trois notes de piano et des cris de demeurés, avant que Ian n’entonne son « This is a birthday pony » d’un air un rien débilos. C’est aussi foutraque qu’irrésistible. Sur l’instrumentale « Combination Lock », la section rythmique démentielle nous fait de nouveau frétiller les guiboles. Et Joe Lally a ensuite droit à son heure de gloire, s’emparant du micro sur « By You », tandis que les guitares dissonantes fusent d’une oreille à l’autre (au casque, c’est la guerre). Le tout s’achève dans un joyeux combat de larsens livré par les artilleurs en chef MacKaye-Picciotto. Mais Red Medicine, c’est aussi la très touchante et presque maladive « Forensic Scene » introduite par une basse rampante, suivie du chant sur le fil de Picciotto. Sommet d’EMOtion. Le gars Guy qu’on retrouve également à son meilleur sur « Long Distance Runner », non sans un petit coucou...

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The White Stripes – De Stijl

The White Stripes – De Stijl

(Sympathy For The Record Industry, 19 juin 2000) Le 6 mars 2002, à la Laiterie à Strasbourg, j’assistais au concert d’un groupe US émergent qui avait remis l’électricité sur le devant de la scène. Pour la modique somme de 13,50 € de l’époque (#jerangemessouvenirspendantleconfinement). Les White Stripes (et non Sripes comme sur mon billet collector !) présentaient leur troisième album White Blood Cells, le premier à avoir traversé l’Atlantique. Dans la salle strasbourgeoise pleine comme un œuf, j’ai rapidement eu la certitude ce soir-là que ce Jack White à la guitare, il n’allait pas rester bien longtemps sur le circuit des petites salles. Album suivant, Elephant, « Seven Nation Army », po popopo po po po, le tube interplanétaire par accident etc… on connait la suite. Après ce concert, je suis tombé sur ce De Stijl, initialement sorti il y a 20 ans (et réédité en Europe en même temps que White Blood Cells en 2001). Et j’avoue avoir conservé un petit faible pour cet album dans leur discographie, encore plus que les suivants, largement acclamés. Avant d’exploiter souvent ses obsessions 70’s (coucou Led Zep) et d’avoir les moyens de ses ambitions, Jack White avait réussi sur ce disque le tour de force d’un garage rock minimaliste, à mi-chemin entre proto-punk de Détroit et Blues du Delta. L’album est d’ailleurs dédié à Blind Willie McTell, guitariste blues du début du 20e siècle (on trouve une cover de son titre « Your Southern Can Is Mine » en piste finale). Ainsi qu’au mouvement artistique hollandais De Stijl, qui servait magnifiquement de support à l’obsession chromatique (rouge, blanc, noir) de Jack et Meg (sa prétendue sœur, qui en fait était sa femme, #comdouteuse à l’époque). Jack White débutait sa légende de recycleur en chef de la musique US par le versant Blues canal historique. Harmonica, piano, violon, bottleneck, slide guitar, production roots (par Jack himself), les codes étaient là et seuls le tempo et la guitare semblaient être branchés sur les années 2000. En duo, avec la batterie préhistorique de Meg, Jack White épate et se dévoile déjà en futur songwriter. Si l’on trouve encore du blues-punk roots à 2 dollars (« Let’s Build A Home », « Jumble, Jumble »), Jack signe aussi une bonne poignée de folk songs old school intemporelles. « Apple Blossom », guitare en bois qui grince, piano de saloon, solo sur une corde, rudimentaire certes mais le charme opère toujours. « I’m Bound To Pack It Up » la joue même catchy avec sa rythmique slidée et son petit violon enjoué. L’économie de moyens et l’austérité des arrangements n’altèrent pas la qualité des titres. Comme ce « Truth Doesn’t Make A Noise » addictif et...

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Run The Jewels – RTJ4

Run The Jewels – RTJ4

(BMG, 5 juin 2020) On est entre nous, je peux y aller de ma confidence inavouable : Run The Jewels, ça n’a jamais vraiment été mon truc. Oh bien sûr, j’éprouve le plus grand respect pour El-P. Def Jux, Cannibal Ox, sa carrière solo… Ça vous pose un homme. Oh évidemment, Killer Mike porte bien son nom, son flow est assez irrésistible et il y a bien quelques morceaux de RTJ qui m’ont fait remuer la tête ces dernières années mais rien qui ne m’ait poussé à me plonger à corps perdu dans leur discographie. Alors qu’est-ce que je fous là, me direz-vous ? Et bien déjà, la liste d’invités m’a titillé. Et puis, j’ai vu passer plusieurs avis dithyrambiques alors j’y suis allé, la fleur au fusil. Et j’ai pris ma tarte. Ce qui me rebutait quelque peu jusque-là, c’était peut-être la modernité du son de RTJ. Moi et mes 90s, rien à faire, je suis bloqué. Agitez-moi du « génial Kendrick » et je retourne bouffer du Wu-Tang. Prosternez-vous devant « l’inégalable Kanye » et je me refais une cure de Cypress. Mais ils sont malins chez RTJ. Pour coincer les esprits obtus comme le mien, ils ont rappelé une vieille légende d’antan. Et comme DJ Premier ne vient jamais les mains vides, il sort ici de sa manche de bons vieux scratches pour agrémenter une boucle de piano fantastique sur un morceau qui fait non seulement référence à ODB et Jeru The Damaja mais nous administre en outre un refrain absolument jouissif (« Ooooh la la ah wee weeee »). Il ne m’en fallait pas plus, je frémis de bonheur et je maintiens la touche repeat enfoncée… À tort ! Car ce disque, tout moderne qu’il est, n’a rien de la production jetable, à consommer rapidement et à balancer par la fenêtre ensuite ou à noyer au milieu d’une playlist sans âme. Ce disque est un tout, terriblement percutant, étonnamment complexe et pourtant immédiatement accrocheur, formidablement varié et néanmoins remarquablement cohérent. Qu’ils y mettent des sonorités dub (« Holy Calamafuck »), electro (« Never Look Back »), une basse qui fait trembler toutes les fondations de mon immeuble (« Goonies vs. E.T. »), qu’ils samplent du Gang Of Four (« The Ground Below » qui reprend le riff inoubliable de « Ether ») ou qu’ils fassent du rap sombre et crasseux façon Dälek (« Yankee and The Brave » (ep. 4) »), Run The Jewels anéantissent tout, à commencer par les convictions de chroniqueurs bornés. Ce disque est de ceux qui vous donnent ce surplus d’excitation au réveil quand vous vous dites « hey, la vie est belle, j’ai un putain d’album à écouter ! ». Hey, je vais retrouver mon Zack de la Rocha adoré. Ce bon vieux Zack, sans doute terré au...

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Paradise Lost – Draconian Times

Paradise Lost – Draconian Times

(Relativity, 12 juin 1995) « The New Metallica! Paradise Lost! The Band You Need to Hear! » Voilà ce que titrait le magazine Kerrang! en juin 1995 (la preuve en image) avec à sa une Nick Holmes, le chanteur de la formation de Halifax, Yorkshire. À cette époque, Paradise Lost était sur toutes les lèvres dans le milieu metal. Icon, leur quatrième album, qui les voyait sortir un peu plus du doom/death de leurs débuts et contenait les micros tubes « Embers Fire » et « True Belief » avait déjà attiré l’attention sur le groupe mais il se murmurait que le disque suivant les propulserait sur le devant de la scène metal britannique. Bien que n’étant pas signé sur une major mais juste sur un gros indépendant, Music for Nations, Paradise Lost semblait bien parti pour faire son Black Album. Paradise Lost ne s’était pourtant pas payé les services d’un Bob Rock. Le producteur de Draconian Times était Simon Effemey, qui avait déjà produit Shades of God et Icon. Cependant, le fait qu’il y ait déjà eu une grosse évolution dans le son et les compositions du groupe entre ces deux albums laissait espérer un nouveau virage stylistique. L’une des grandes caractéristiques de Draconian Times fut de décevoir ces attentes, mais de les décevoir en bien. L’album n’allait finalement pas tourner le dos à Icon. Si l’on veut vraiment faire une comparaison avec Metallica, on comparera les deux disques à Ride The Lightning et Master of Puppets, deux albums très semblables mais dont on sent que le second enfonce le clou du premier. Sur Shades of God, Paradise Lost s’était présenté comme une usine à riffs. Le disque regorgeait d’idées mais peut-être au détriment des compositions. Avec Icon, Paradise Lost avait raccourci les morceaux, varié un peu plus les tempos et s’était mis à composer des chansons plus mélodiques, des versions musclées du rock gothique des Sisters of Mercy, tout en gardant la lourdeur du doom et une voix mi-claire, mi-gutturale du plus bel effet. Draconian Times répète tout cela, mais le fait mieux. Gregor McIntosh, le guitariste et leader de la formation, a récemment déclaré préférer Icon car il lui semblait que Draconian Times était une redite. Je vais être obligé de le contredire : Icon est un très bon disque mais Draconian Times, lui, est l’un des dix meilleurs disques de metal de la décennie durant laquelle il est sorti, et ce n’est pas rien de dire cela d’une période qui a vu naître des disques comme Chaos A.D. de Sepultura ou In The Nightside Eclipse d’Emperor. Avec ce disque, Paradise Lost allait prendre un son prisé d’une poignée d’aficionados de gothic/doom et en faire quelque chose...

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Grandaddy – The Sophtware Slump

Grandaddy – The Sophtware Slump

(V2 Music, 8 mai 2000) C’est une manie chez Grandaddy. Attaquer ses albums par un tube imparable. Ici c’est cette pièce magistrale de près de 9 minutes « He’s Simple, He’s Dumb, He’s The Pilot ». Pour beaucoup son chef-d’œuvre. Pour moi, il y a match avec « Now It’s On »… qui ouvrait Sumday. Toujours est-il qu’on a affaire indéniablement à un très grand titre, hymne lo-fi évident, merveille mélancolique. Un parfait résumé de la musique de Grandaddy et un impeccable plaidoyer pour ceux qui ne sont guère familiers avec l’univers de Jason Lytle. La sensibilité du garçon, parfaitement prégnante dans chacun de ses mots, irradie ce morceau qui semble en contenir trois, n’a de cesse de se déployer pour laisser entrevoir de nouvelles splendeurs insoupçonnées (à commencer par ses chœurs angéliques dans la dernière ligne droite). Mais si ce morceau (pas si) simple et (pas vraiment) idiot pilote remarquablement cette œuvre que d’aucuns considèrent comme la plus aboutie de la discographie du grand papy barbu (pour moi, il y a match avec Sumday…), il est loin d’être isolé. Et le tracklisting réunit d’ailleurs trois singles parmi les quatre premiers morceaux. Il est comme ça le Jason, il aime dévoiler ses atouts d’entrée de jeu. Pari parfois risqué mais ici gagnant. Dans la foulée de son morceau phare, on bifurque sur « Hewlett’s Daughter » hésitant entre une fuzz discrète (si, si, c’est possible) et des notes synthétiques venues singer des cordes, façon dîner aux chandelles un brin pompeux. Cohabitation improbable pourrait-on penser, et finalement parfaitement judicieuse. S’en suit le délicat « Jed The Humanoid » où l’on retrouve piano et orgues, bien plus organiques que les bons vieux synthés cheap à mort tant affectionnés par le groupe (qui reviendront – rassurez-vous – dès « The Crystal Lake » qui suit). Et ce son labellisé Grandaddy trouve ici un écho dans les textes. Sorti l’année du fameux bug (le quoi ?), The Sophtware Slump ne se contente pas d’aligner les bons morceaux, il est construit comme un album concept abordant deux thèmes a priori antinomiques mais si étroitement liés : l’écologie et la technologie. Cette dernière ayant peu à peu pris le pas sur l’humanité réduite au simple rang d’observateur dépassé par les évènements laissant ainsi à une nature à l’abandon… la possibilité de reprendre ses droits. Ainsi, ce bon vieux Jed évoqué plus haut (dont on avait déjà croisé les boulons sur l’EP Signal to Snow Ratio, sorti l’année précédente) est un robot un peu trop porté sur la boisson et sujet à la dépression depuis qu’il est devenu obsolète… On le retrouve plus loin se lamentant sur « Jed’s Other Poem » (sublime là encore, on...

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Sonic Youth – NYC Ghosts & Flowers

Sonic Youth – NYC Ghosts & Flowers

(Geffen, 16 mai 2000) Quand on considère rétrospectivement la carrière au long cours d’un groupe, on pourrait être facilement tenté de ranger certains de ses disques dans la catégorie plus ou moins foireuse des « disques ratés » et/ou des « œuvres de transition ». Alors à l’heure de fêter les 20 ans de NYC Ghosts & Flowers, tentative de réhabilitation de cet album décrié de Sonic Youth. Et d’emblée, il me semble au contraire qu’il faille le considérer comme un album charnière de la carrière des new-yorkais, à la croisée des chemins après des 90’s qui ont chamboulé le paysage musical US à tout jamais. Pour deux raisons ; l’une plutôt banale dans la vie d’un groupe : une collaboration. C’est en effet sur ce disque qu’apparait pour la première fois Jim O’Rourke, musicien et producteur, qui va accompagner le groupe et même devenir un 5e membre à part entière et influent sur les deux disques suivants (les excellents Murray Street et Sonic Nurse). Le côté arty et expérimental de cet album n’est sans doute pas étranger à sa venue. La deuxième raison est beaucoup plus étonnante et va avoir un impact majeur sur la genèse de ce disque. En Juillet 1999, les new-yorkais en tournée se font voler une partie de leur équipement (guitares, pédales d’effets…). Alors vous me direz, big deal. Pour beaucoup de groupes lambda, on repasse chez le marchand et ni vu ni connu ou presque. Sauf que le groupe s’appelle Sonic Youth et en 2000, compte près de 20 ans de carrière derrière lui et surtout des wagons de guitares (parfois cheap) accumulées au fil des rencontres, des dons et autres achats. Et que chaque instrument est parfois accordé et utilisé spécifiquement pour certains titres bien précis. Ce qui a participé d’ailleurs au grain caractéristique du son Sonic Youth autant que leur attrait pour les accordages alternatifs. Délesté donc d’une partie de leur matériel, le groupe doit investir dans du nouveau matériel et leur « routine » de composition va en être affectée. Ce que le groupe après coup va considérer comme une vraie opportunité. D’où le caractère particulier de certains des 8 titres de l’album, et cet aspect parfois dissonant. Comme si le groupe en utilisant de nouvelles guitares s’était retrouvé dans sa position de début de carrière, où il expérimentait les possibilités soniques de ses instruments plus que les tentations pop qu’ils ont ensuite développé au sein de leur noisy-rock. Le groupe a aussi son propre label Sonic Youth Records (SYR) depuis la fin des années 90 et développe en marge de ces albums « officiels » son penchant expérimental dans des jams noisy joués sans contraintes. Si bien qu’on en trouve des bribes aussi...

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Calexico – Hot Rail

Calexico – Hot Rail

(Quarterstick, 9 mai 2000) Calexico. Ville de Californie du sud vers la frontière mexicaine. C’est aussi un des plus beaux fleurons de la musique américaine des trois dernières décennies. Le groupe de Tucson en Arizona, mené par Joey Burns et John Convertino, sortait en 2000 ce Hot Rail, 3e album, qui succédait à leur premier succès international deux ans auparavant (l’excellent The Black Light). Alors pour les non-initiés, autant la faire courte, Calexico ne sera (sans doute) jamais l’auteur d’un album majeur, de ceux qu’on classe volontiers dans les œuvres iconiques d’une époque. Mais si vous êtes amateur d’artisanat musical, de songwriting d’orfèvre et de pépites qui s’affranchissent sans vergogne de tout dogme stylistique, alors bienvenidos a Calexico, muchacho! Avec ce Hot Rail, on a un bon cru du groupe. En même temps, ils n’ont jamais sorti de mauvais album. Jamais. Vous pouvez chercher. Valeur sûre. Valeur refuge. Au pire, le groupe aura fait quelques incursions plus ou moins réussies (en fait plus que moins) dans certains univers (jazz, quelques touches d’électronique parfois, post-rock) en délaissant (un peu) son atout maître. Soit une musique sans frontières au classicisme élégant, parfois presque cinématographique (merci Ennio Morricone), et opérant dans une tradition country folk. Indie Americana. Con mucha Tequila, hombre! Car ce qui séduit la première fois, ce sont ces incursions de culture mariachi, de tradition latino-américaine, ces cuivres et cordes ensoleillées, une des marques de fabrique du groupe. Alors, dès l’inaugural « El Picador », on reprend sa petite dose de calor, son petit crescendo de cuivres. Mais le groupe commence sur cet album à brouiller les pistes. Au détour de « Fade » et ses presque 8 minutes inquiètes, on sent que le groupe ne veut pas tomber dans le cliché du groupe mariachi folklorique à 2 pesos. Il insuffle une belle dose de jazz par le biais d’une trompette hantée dans ce titre magistral. Qui explose dans un beau final. On trouve encore une grosse majorité de titres instrumentaux (9 sur 14) qui seraient parfaits pour une BO de western (spaghetti ou à la Tarantino selon votre goût) comme le sublime « Muleta » ou « Tres Avisos ». Ou quelques vignettes sonores qui lorgnent vers le post-rock (« Mid Town », sorte de Tortoise qui a trop pris le soleil). Et plantent une ambiance d’Ouest américain fantasmé (le génial « Drenched »), et trouble comme la route au loin sous un soleil de plomb (« Untitled II », « Untitled III », « Ritual Road Map », le titre final « Hot Rail »). Le groupe ne choisit pas vraiment de direction précise, ce qui donne à ses disques des allures de voyages aux rencontres multiples. Certains...

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Hum – You’d Prefer An Astronaut

Hum – You’d Prefer An Astronaut

(RCA, 11 avril 1995) C’était probablement la meilleure idée qui soit de fonder un groupe de rock alternatif/grunge dans les années 90. Le seul moment où le public en avait à peu près quelque chose à foutre (voire était complètement hystérique) et où les grands labels pouvaient s’intéresser à vous (voire étaient totalement obnubilés par l’appât du bifton et faisaient une confiance aveugle à tous ceux qui portaient des chemises à carreaux). Pourtant, certains sont restés à la porte. Rein Sanction, Love Battery, Paw, Gruntruck, Come, Only Living Witness, Truly… La liste est longue, les frustrés nombreux et légitimes tant une partie d’entre eux n’avaient rien à envier à ceux qui ont connu la gloire (fut-elle éphémère).  Cette caste peu enviable, Hum en fait partie. Vous vous souvenez de Hum ? Les avez-vous seulement connus ? Pourtant, ils avaient pensé à tout : un nom facile à retenir, une démo enregistrée par Albini en 90, deux albums énervés avant d’affiner un style plus « mature » (de l’importance des guillemets…), la signature sur une major en 95 coïncidant avec la sortie d’un gros tube (on va y revenir)… Mais ça n’a pas pris. Pas autant qu’ils l’auraient mérité en tout cas. Ça se joue parfois à rien, c’était sans doute trop tard ou trop peu, le train est passé, le public a oublié. Il y avait pourtant de quoi avoir des étoiles plein les yeux en se mettant « Stars » dans les oreilles tant elle coche toutes les cases de la définition du hit. Quelques accords délicatement grattés, les paroles qui résonnent (« she thinks she missed the train to Mars, she’s out back counting stars »), l’explosion, le refrain, l’explosion sur le refrain, les riffs, les cheveux longs, l’envie d’en découdre, les plaisirs simples. Et on a beau avoir maintenant les cheveux courts (quand on en a encore….) et le cul qui a fusionné avec notre canapé, l’effet est toujours le même. Un effet ressenti quasiment tout du long de l’album au zèbre sur fond vert qui enquille les tubes comme c’est pas permis. Avant celle-ci, c’était « The Pod », ultra percutante où tout le monde se lance à la poursuite de la batterie déchainée de Bryan St. Pere. Les larsens gémissent et c’est sur une fantastique outro acoustique que l’histoire se termine. Cherry on The Pod. Mais Hum ne se contente pas de décliner paresseusement la même recette à l’envi. « Suicide Machine » freine ainsi brutalement et fait retomber la frénésie, mais certainement pas le plaisir d’écoute (vous avez demandé du refrain imparable ?). On peut déceler chez cette dernière ainsi que dans la merveilleuse « Little Dipper » en ouverture, quelques points communs avec Swervedriver (riffs...

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Lou Reed – Ecstasy

Lou Reed – Ecstasy

(Warner Music International, 4 avril 2000) Ce disque, le dernier véritable album studio de Lou Reed, a vingt ans ces jours-ci, mais mon histoire avec ce disque en a seize. Tout commence à Benicassim en août 2004. Cette année-là, le festival, qui fêtait ses dix ans, proposait une programmation de rêve. Jugez donc : Einstürzende Neubauten, Kraftwerk, Pet Shop Boys, Teenage Fanclub, Lambchop, Love, Brian Wilson, The Dandy Warhols, Lambchop, The Chemical Brothers, Spiritualized, Morrissey… ah, non, pas Morrissey, celui-ci s’était décommandé à la dernière minute, à tel point qu’on entendait ses musiciens faire la balance. Quel dommage, pourtant, il se murmurait qu’il revenait avec son meilleur album à ce jour, You Are The Quarry – si je suis encore dans les parages dans quatre ans (pour ses 20 ans, donc), je vous raconterai peut-être pourquoi je le considère comme l’un des plus faibles de sa discographie, mais bon, passons… L’un des amis avec qui j’avais fait le voyage vient me dire que ce n’est pas bien grave, qu’il se murmurerait que Lou Reed, qui devait monter sur la grande scène juste après l’ex-Smiths, était en grande forme, tournant avec l’un de ses meilleurs groupes. Et pourtant, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Entendons-nous bien, je pense être fan de Lou depuis à peu près tout le temps. Si mon père n’avait pas de disque du Velvet dans sa pourtant vaste collection, Reed avait très vite fait partie de mon univers musical. Lou Reed Live, collection méconnue de morceaux tirés de la même tournée que Rock’n’Roll Animal, fut l’un de mes premiers vinyles. C’était un exemplaire de médiathèque acheté d’occasion à Pézenas, dans l’Hérault. Jusqu’à ce que je le nettoie récemment, il y avait encore le petit compartiment scotché permettant d’y insérer la carte d’emprunt. Bref, je connaissais bien Lou Reed mais j’avoue que je n’aurais pas misé trois kopeks sur cette prestation « de vieux ». Après quelques ritournelles que je ne connaissais pas, Reed et son groupe (Mike Rathke à la guitare rythmique, Tony « Thunder » Smith à la batterie, Fernando Saunders à la contrebasse électrique et Jane Scarpantoni au violoncelle) nous ont asséné quelques uppercuts, une version fleuve de « Venus In Furs », un tonitruant « The Blue  Mask », une tripotée de tubes (« Satellite of Love », « Perfect Day », « Sweet Jane ») et, en rappel, « Walk on the Wild Side » (pas joué si souvent si l’on regarde les setlists de l’époque). Et Lou avait même souri. Sans déconner. D’admirateur, je passais à fan transi ce soir-là (j’ai sa tronche tatouée sur l’épaule gauche, si vous voulez tout savoir). Un mois plus tard, lors d’une soirée...

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