Funeral d’Arcade Fire a 15 ans. Chronique

Funeral d’Arcade Fire a 15 ans. Chronique

(Merge, 14 septembre 2004) Il y a quinze ans, on assistait à l’avènement d’un groupe phare des années 2000 : Arcade Fire. Le groupe canadien, originaire de Montréal, réussissait le coup de maitre de sortir un classique intemporel dès son premier album. Et son meilleur disque (?). Très tôt adoubé par David Bowie (y’a pire pour débuter dans le métier) et acclamé par la critique nord-américaine, Funeral a rapidement déferlé sur l’Europe. Déjà très amateur de la scène canadienne et du label Constellation (Godspeed You! Black Emperor, Thee Silver Mount Zion, Do Make Say Think…), je suis forcément tombé sur ce disque en 2005 à sa sortie européenne. Avec un nom pareil, on pouvait craindre un album sombre et les premières écoutes furent assez surprenantes. Malgré de nombreux décès survenus dans l’entourage du groupe à l’époque de la genèse du disque, c’est pourtant une énergie folle et un lyrisme incandescent qui émanent d’une bonne partie des 10 titres. Comme une furieuse envie de (sur)vivre. Malgré le deuil, le groupe va aligner hymnes (pop)-rock épiques et addictifs, alternant avec quelques titres touchants et plus introspectifs (le folk élégant de « Neighborhood#4 (7 Kettles) »). L’album est riche, plein de surprises, foisonnant d’instruments divers, et de cordes élégantes. Et malgré une production qui sonne aujourd’hui un peu « plate », le charme opère toujours. Par la grâce d’un songwriting d’orfèvre. Dès les premières notes de piano de « Neighborhood#1 (Tunnels) », on replonge. Le rythme en crescendo, le motif répétitif piano-guitare, le chant erratique mais habité de Win Butler, les envolées de cordes. Quelle ouverture d’album ! Le groupe a soigné ses effets et la clôture est tout aussi sublime avec ce « In The Backseat » explicite où la voix, tour à tour fragile et déchirante de Régine Chassagne fout le frisson. Sur le titre le plus tragique, évoquant la mort de sa mère. Si l’on peut trouver à redire sur la qualité technique et vocale du duo Butler-Chassagne, la sincérité, la fragilité et l’émotion qui émanent des titres plus intimistes emportent l’adhésion. Et le groupe est par ailleurs capable de semer un beau petit brin de folie dans des titres de facture classique comme « Une année sans lumière » ou « Crown Of Love », au final assez halluciné tout en violons. Ou de s’évader vers d’autres contrées musicales comme sur le tropical « Haiti » qui évoque (en partie en français) le pays d’origine de Régine Chassagne. Mais c’est surtout l’énergie flamboyante du septet qui irradie des titres les plus énervés. Pour un « Neighborhood#2 (Laïka) » un poil faiblard, on a un trio de titres parfaitement disséminés dans l’album pour ranimer le feu qui couve. « Neighborhood#3...

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Ventura – Ad Matres

Ventura – Ad Matres

(Vitesse, 30 août 2019) Il sort le 30 août, il est attendu depuis de longues années et pourtant vous n’en avez probablement rien à carrer. Grave erreur ! Tout nouveau disque de Ventura se doit d’être accueilli en fanfare. Parce qu’il ne cessera de tourner jusqu’au prochain, qu’il débarque dans 5, 10 ou 20 ans. L’attente sera moins longue, espérons-le, que les six ans qui viennent de s’écouler. Et la gestation moins douloureuse puisque si Ad Matres confirme, après Ultima Necat, le penchant du groupe pour les langues mortes, il salue avant tout la mémoire de la mère disparue d’un des membres. Ajoutez à cela le départ du batteur et vous obtenez un contexte extrêmement pesant qui se ressent assez nettement. Il est donc ici question de deuil, forcément. De nouveau départ aussi, évidemment. Ne cherchez pas de successeur à “24 Thousand People” ou “Nothing Else Mattered” qui vous clouaient au sol en deux ou trois minutes. Ne guettez pas en vain l’immédiateté, prenez le temps de vous immerger, encaissez les coups puis relevez-vous, comme ils ont su le faire.  L’introduction se déroule dans le calme, un apaisement en guise de leurre, un recueillement en forme de pleurs dans cet “Acetone” qui n’a de Mudhoney que le nom et prend plutôt une allure slowcore à la quiétude toute relative. Puis, Philippe et son chant qui transpire l’intranquillité, entre en scène accueilli par un riff tournoyant redoutable. Pour évoquer le vide, le mal-être (“I am void, self-centered and paranoid“). Premier coup de massue. Déboule ensuite un petit chef-d’œuvre dans la plus pure tradition Venturesque. Arpèges vicelards, tension sous-jacente… et le refrain libérateur qui vient tout balayer. Le tout s’achève inévitablement dans un fatras incommensurable. Ça s’appelle “Faith & Hope & Charity” et c’est merveilleux. Vous écoutez Ventura. Que peut-il bien vous arriver de mieux ? On est d’accord.  “Johnny Is Sick” se morfond ensuite dans une langueur anesthésiante avant la déflagration soudaine. Il parait que le batteur est nouveau ? Il semblerait que ces trois-là se connaissent déjà par cœur, pourtant. On ne va pas vous faire tous les titres, vous avez une idée du tableau… N’oublions surtout pas la shoegaze “The Dots Better” à la mélancolie terrible, capable de vous plomber le jour de la naissance de votre enfant. Ne dédaignons jamais “To Stand No Has One” et son intro sublime avec un Philippe qui se demande bien “Where’s everyone running?” et ce pont d’une classe indécente.  Des sommets de noirceur sont atteints sur “To Suffer”. Le clou s’enfonce un peu plus chaque fois que ces mots sont répétés (un nombre incalculable de fois, évidemment) mais la beauté finit toujours par émerger des décombres, s’extirper de la violence. C’est...

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Kate Tempest – The Book Of Traps And Lessons

Kate Tempest – The Book Of Traps And Lessons

(American Recordings, 21 juin 2019) Il faut savoir se faire violence parfois. Faire confiance au talent. Même si, sur le papier, un disque de spoken word n’est pas ce qu’il y a de plus exaltant. Même si, parfois on s’interroge : écoute-t-on un livre ou de la musique déclinée en mots ? Qu’importe, finalement. L’essentiel est ailleurs. L’essentiel : Kate Tempest vient de frapper très fort. Plus fort encore, elle le fait avec finesse. Après l’incandescent Let Them Eat Chaos (rien que le titre…) qui comportait notamment l’immense « Europe Is Lost », instantané saisissant de la drôle d’époque dans laquelle nous vivons, voici donc le mesuré The Book Of Traps And Lessons (rien que le titre…). Kate s’est pourtant entourée cette fois du producteur superstar Rick Rubin mais certainement pas pour ruer dans les brancards, elle opte ici pour une épure maximale. Ce qui ne l’empêche pas de faire grand bruit. Elle opte pour les mots, cette arme dévastatrice dont beaucoup de rappeurs semblent avoir oublié la force de frappe. Chaque mot est pesé, martelé, prononcé avec force et conviction, avec une intensité qui ne faiblit pas. L’un des grands talents de Kate Tempest : parler de sujets lourds et complexes en des termes simples. Ses textes sont limpides et ne s’embarrassent d’aucune lourdeur ou détours alambiqués. Ses récits où se mêlent amour (maladroit et complexe dans « Thirsty », léger dans « I Trap You »), colère et injustice (« Brown Eyed Man » et les exactions policières, notamment) sont empreints d’une grande humanité à même de parler à chacun d’entre nous. Ils s’enchainent, comme une succession de chapitres, sans pause mais via des transitions ciselées (« Keep Moving Don’t Move » répété à maintes reprises à la fin du titre du même nom et suivi dans la foulée d’un glaçant « don’t move a muscle, stay exactly where you are » à l’entame de « Brown Eyed Man »). L’impact des mots est tel qu’il nous incite à cesser toute activité séance tenante pour mieux les écouter religieusement, s’en imprégner, en mesurer la puissance. A se demander si on ne deviendrait pas membre d’une secte soudainement aveuglé par ce gourou si charismatique. La musique, elle, apparait puis s’efface, au gré des besoins de Kate. Disparaissant totalement lorsqu’elle doit rester seule avec ses mots (« All Humans Too Late », entièrement a capella). C’est Dan Carey (à l’oeuvre récemment aux côtés de Black Midi) qui occupe ce rôle presque ingrat mais essentiel pour planter le décor, instaurer les ambiances idoines. Quelques notes de piano et synthés flottant dans les airs sur « Thirsty » ou dessinant l’incertitude de « Keep Moving Don’t Move ». De taciturnes violons (« Brown Eyed Man »), un piano déchirant (« People’s Faces ») ou au contraire une humeur frivole et désuète (« I Trap You »)… Sur...

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Beastie Boys – Paul’s Boutique

Beastie Boys – Paul’s Boutique

(Capitol, 25 juillet 1989) Après le carton aussi phénoménal qu’inattendu de Licensed To Ill, Beastie Boys regagne les studios en 1988 pour écrire le deuxième chapitre de sa jeune histoire. L’idylle avec Def Jam a fait long feu, les Beastie se sont laissés séduire par les sirènes de Capitol et ont quitté leur Grosse Pomme natale pour la cité des anges. Tout est allé très vite, les attentes sont désormais immenses et il n’est plus question de regarder derrière. Pas question non plus de rester assimilés à une bande de petits cons à l’humour douteux (la bite géante gonflable présente sur toute la tournée digne de rock stars de Licensed To Ill a marqué les esprits…) bons qu’à pondre quelques tubes et à prôner le droit de faire la fête en toutes circonstances (« you gotta fight… », vous voyez hein). Alors non, les Beastie ne se sont certainement pas transformés soudainement en hommes d’affaires implacables et en astrophysiciens chiants comme la pluie. Les textes de Paul’s Boutique regorgent une fois de plus (et encore plus) de traits d’esprit, de fraicheur et spontanéité. Sans oublier des références multiples aux légendes du rock (Elvis, les Beatles, Hendrix, Dylan…). Les trois semblent s’arracher le micro des mains pour compléter les propos du poto et à la production, il y a la volonté de franchir un cap. Ce sont les Dust Brothers, prodiges du sampling, qui furent chargés de cette lourde tâche. Et à nos oreilles, la collaboration coule de source. Les Beastie se sont trouvés de parfaits alter ego dans le registre de la coolitude absolue, avec des sons plus groovy et moins agressifs que sur son prédécesseur. Les samples fusent de toutes parts, se répondent entre eux, forment un kaléidoscope passionnant illustrant parfaitement l’érudition musicale de nos anciens punks devenus stars du rap. Tout y passe, de Led Zep à Sly & The Family Stone, en passant par Alice Cooper ou Kool&The Gang, sans oublier les Meters, James Brown, Run DMC… Ça coûtait moins cher les samples à l’époque… Après une intro adressée aux demoiselles (« To All The Girls ») (peut-être dans le but d’effacer cette image misogyne drainée par le peu finaud « Girls » de l’album précédent), un roulement de batterie annonce « Shake Your Rump ». Funky à mort, bourrée de breaks qui font travailler les articulations, cette dernière invite finalement à bouger ta croupe sur ce refrain au son électro aussi étrange que massif. Ça ne fait que commencer mais c’est déjà la promesse d’un disque qui ne tient pas en place, un disque aussi limpide que complètement débridé. On trouve de tout dans la boutique de Paul, dans tous les recoins. Ça respire le funk, la...

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Cave In – Final Transmission

Cave In – Final Transmission

(Hydra Head, 7 juin 2019) Cet album aurait pu ne jamais voir le jour. Le 28 mars 2018, Caleb Scofield, bassiste au son massif et voix prépondérante de Cave In, trouvait la mort sur une route du New Hampshire. Une tragédie à même de laisser bien des groupes exsangues mais qui a poussé Cave In à repartir de plus belle. Pour soutenir les proches de leur ami disparu d’abord, en donnant une série de concerts en son honneur. Puis en lui rendant hommage, en mettant un terme à ce Final Transmission, entamé à ses côtés. Un album marqué de son empreinte, qui s’ouvre sur cette dernière transmission de sa part : un enregistrement vocal adressé au reste du groupe où on l’entend jouer de la guitare acoustique puis fredonner une mélodie par-dessus. Un hommage sobre et déchirant, témoin également de la créativité sans faille de Caleb. C’est le premier des 9 morceaux qui composent l’album. Sur les huit autres, on y entend soit sa basse (6 morceaux) soit sa guitare (vous savez compter), un tracklisting effectué – vous l’aurez compris – en fonction des enregistrements effectués en sa présence. Des titres livrés ici presque bruts, après un bref passage au mix et au mastering, pour leur enlever l’étiquette de “démos” à laquelle ils ne sont parfois pas loin de prétendre. Malgré ce contexte éminemment particulier, Cave In fait du Cave In et le fait admirablement bien. Du Cave In plutôt période Jupiter (2000) toutefois, avec une propension à nous guider vers les cieux, plutôt qu’à nous fracasser sans pitié. Ainsi, “All Illusion” et “Shake My Blood” prennent leur envol en douceur et distillent posément des mélodies à tomber. En arrière-plan, la basse de Caleb vrombit de bonheur. Cave In n’a pas tout à fait oublié d’où il vient non plus et renoue le temps d’un ou deux morceaux avec sa férocité des débuts… et des retrouvailles lorsqu’ils s’étaient reformés en 2009 livrant un White Silence assez brutal. “Night Crawler” attaque ainsi tambour battant sur un tempo enlevé et un chant belliqueux. Moins de place à l’évasion mais quelques embardées tout de même, sur la seconde partie du morceau avec un chant qui s’envole, accompagné de guitares tournoyantes. La plus rude remontrance se situe en fin d’album lorsque “Led To The Wolves” semble lancé pour éradiquer tout ce qui se dresse sur son chemin, sans répit mais avec certainement beaucoup de colère et de tristesse à extérioriser. Avant cela, l’éthérée “Lunar Day” nous larguait errant en des territoires shoegaze totalement vaporeux, alors que “Winter Window” captivait de par son ambiance lourde et glaciale en intro avant de mettre un coup de boost bienvenu. Parmi les pièces de choix conférant à...

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Nirvana – Bleach

Nirvana – Bleach

(Sub Pop, 15 juin 1989) Imaginez la joie quand vous parvenez enfin à sortir un premier album. Vous êtes passés par tous les états : espoir, démotivation, excitation, coup dur, accomplissement… Vous avez claqué du fric, des batteurs, raturé les textes, modifié une ligne de basse, apposé les dernières retouches mais au bout d’un moment : on n’y touche plus, il est bouclé, dans la boite, prêt à affronter le monde impitoyable des critiques et du public. Quand vous vous appelez Nirvana, que vous faites du rock sale et nerveux sans grande prétention, vous pouvez toujours vous dire que, même imparfait, l’album passera relativement inaperçu, c’est un premier essai, un moyen de mettre le pied à l’étrier. Certains aimeront, d’autres moins, mais personne ne se fera chier à décortiquer cet album 30 ans plus tard. Oh, bien sûr, le disque sort chez Sub Pop, vous passez après Mudhoney, donc il y a quand même un minimum d’attente. Il est temps d’essayer de se faire un nom. Impossible de faire mieux que Superfuzz Bigmuff bien sûr mais faire partie des figures du label serait déjà une belle récompense. Et puis, il a des atouts cet album, indéniablement. Vous y avez mis vos tripes, vous l’avez garni en riffs puissants, vous y avez apposé de belles mélodies. Le public se dira peut-être que vous vous prenez un peu trop pour les Beatles avec vos beaux refrains, alors que vous n’êtes qu’un mec énervé de plus qui sait à peine jouer. So what, est-ce qu’on l’emmerderait pas un peu le public ? Est-ce que jouer fort et énergiquement interdit de faire de belles chansons ? Certainement pas. Sera-t-il capable de faire la fine bouche face à « School » ou « About A Girl » ? Qu’il essaye (on l’entend d’ici crier « you’re in high school agaaaaiiiin »). Est-ce qu’il ne fermera pas bien sa gueule face à la rage et au riff qui tue de « Negative Creep » ? Probablement. Trois minutes, pas le temps de s’ennuyer et franchement il y a tout ce qu’il faut. Des cris viscéraux, une grosse énergie, un refrain qu’on retient, un riff qui cogne. Il aime le rock le public ? Il aimera ça. Ou il sera définitivement bon à rien. Il y a des trucs auxquels il aura peut-être plus de mal à adhérer, comme « Sifting » avec son riff qui longe les murs en arrachant la peinture. « Blew » et « Paper Cuts » ne font pas de cadeau non plus. Mais est-on là pour faire des cadeaux ? Pas que je sache. On est là pour faire chialer les amplis, pour péter des cordes, pour maltraiter des fûts,...

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Faith No More – The Real Thing

Faith No More – The Real Thing

(Slash, 20 juin 1989) C’est bien connu (et ça fera plaisir à nos amis musiciens), le bassiste ou – pire encore – le batteur n’est souvent que la douzième roue du carrosse au sein d’un groupe. Personne ne connait leur nom, personne ne retient leur visage, ils peuvent changer cinq fois au cours d’une discographie : on n’y voit que du feu. Chez Faith No More, groupe qui ne fait rien comme personne, ce sont eux les piliers, Billy Gould (4 cordes) et Mike Bordin (fûts et baguettes), alors que les chanteurs et guitaristes ont tellement défilé que personne n’est capable de tenir les comptes (tout le monde se contentant de citer Courtney Love, parce que c’est vrai que c’est rigolo). C’est en la personne de Chuck Mosley que le groupe pensait avoir trouvé la stabilité. Mais le dreadlocké n’était pas tout à fait l’incarnation du bon père de famille posé et mature… Et après deux albums (We Care A Lot, Introduce Yourself), 427 embrouilles et 612 gueules de bois, Gould s’est senti obligé de lui indiquer le chemin de la sortie. Certains groupes ne se seraient jamais remis de la perte d’un chanteur aussi déluré et charismatique, Faith No More a choisi de le remplacer par un autre, bien plus timbré encore. Mais timbré différemment ; un esprit créatif sans limites, une folie maitrisée. Des conneries à la pelle, mais pas d’excès. Et un véritable bourreau de travail. Deux semaines après avoir rejoint le groupe, Patton a torché tous les textes de The Real Thing. Jim Martin (le gratteux alors titulaire… pour peu de temps) connait l’énergumène, il a écouté des démos de Mr Bungle, groupe le plus barge de Patton, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas. Non, il est même allé le chercher pour ça. Sous l’impulsion de Patton, Faith No More qui est déjà un bon groupe, s’apprête à basculer dans le profondément génial. Le vrai truc semble débarquer de nulle part (“From Out Of Nowhere”). Des synthés hystériques, une session rythmique qui tabasse en groovant, une guitare qui cisaille tout ce qui bouge. Patton, emporté par la tornade, y ajoute un chant habité qui transcende le tout. Celui qui ne bouge pas là-dessus est probablement mort. Le refrain est connu par cœur au bout de trois écoutes et au bout de 100, il fait partie de votre famille. Le son est au max, les voisins ont tous déménagé, votre femme vous a quitté… mais vous êtes heureux. Car vous avez toujours ce disque. Un disque qui ne faiblit pas, et qui semble même monter crescendo, à l’écoute de “Epic” (un des plus gros tubes du groupe, bien plus gros encore que «...

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LANE – A Shiny Day

LANE – A Shiny Day

(Twenty Something, 8 mars 2019) Ça leur avait manqué aux frères Sourice. S’enfermer dans un studio pour faire du bruit, partir en quête de la mélodie imparable, enregistrer, se planter, se marrer, recommencer. On ne doute pas que l’expérience a dû être ô combien stimulante en compagnie de deux jeunots (les frères Belin, du groupe Daria) et d’un très jeunot (Felix Sourice, fils de Pierre-Yves) ! Comme un nouveau départ en somme. Ça nous avait manqué à nous aussi, sevrés d’albums des Thugs depuis près de 20 ans. La première ration de 4 titres l’été dernier avait suffi pour raviver la flamme. Ici, le plaisir est prolongé sur 10 titres. Mais ne nous méprenons pas, ceci n’est pas le retour des Thugs. Il s’agit bien d’un nouveau groupe. Un groupe à trois guitares, de quoi foutre un bon bordel, et potentiellement se marcher sur les cordes. Il n’en est rien, et la basse de Pierre-Yves n’a peut-être jamais été si présente. L’osmose entre chacun est ici évidente. L’urgence est là, elle les guide, elle nous exalte. LANE semble avoir un train à prendre, et nous, on le prend en pleine face. La moitié des morceaux n’excède pas les trois minutes mais les mélodies sont omniprésentes, elles sautent aux oreilles dès les premières écoutes, les riffs marquent les esprits (“A Free Man” qui sonne comme un hymne) et les refrains collent aux neurones (“Clouds Are Coming”, “Winnipeg”). Même quand LANE calme le jeu, invite la mélancolie à la fête, l’émotion nous prend à la gorge, la réussite est totale (“Red Light”). En deux mots comme en 100 : ÇA TUE. Le tempo ralentit également en fin d’album (“Down The River”), la section rythmique relâche enfin l’étreinte avant d’offrir un crescendo qui, on l’imagine déjà aisément, donnera sa pleine mesure lors de fins de sets endiablés. Mais nous n’en sommes pas là. Nous voilà déjà comblés. Les frères Sourice détiennent toujours la formule, elle se marie merveilleusement bien avec celles des frères Belin. Cette union était une brillante idée, ce retour aux affaires est une bénédiction. C’était long toutes ces années, ne nous faites plus jamais ce coup-là. Jonathan Lopez LIRE LA CHRONIQUE DES THUGS – IABF Chronique à retrouver également dans le New Noise #47 Février-Mars...

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The Young Gods – Data Mirage Tangram

The Young Gods – Data Mirage Tangram

(Two Gentlemen / Differ-Ant, 22 février 2019) Ils sont nombreux, et pas que des tocards, à avoir appris la vie en ponçant les premiers albums des Young Gods, à s’être passionnés pour leurs évolutions stylistiques au gré des années et s’être demandés à quelle sauce ils allaient bien pouvoir être bouffés lors du retour des (plus si) jeunes dieux suisses. Ils ne s’attendaient sans doute pas à être cuisinés de la sorte par une électro propice à l’évasion, qui prend son temps, instaure tranquillement d’étranges climats. Le retour de Cesare Pizzi (claviériste, programmateur), absent des débats depuis les deux premiers albums d’humeur explosives, n’aura donc pas eu l’effet escompté. Les Young Gods n’éprouvent ici nul besoin de faire parler la poudre, ils se “contentent” de ramener leur science. Leur science de l’expérimentation, leur maitrise du son.Les guitares se font discrètes, elles ne se révèlent que lorsque la marmite explose, lorsque la tension devient intenable (les colossales “Tear Up The Red Sky” et “All My Skin Standing”, proprement fascinantes). La violence couve, mais elle est maîtrisée. Ce disque n’offre que sept titres, c’est peu après huit ans d’attente, mais il en impose, tant il brille par sa cohérence et son homogénéité. Et en dehors des deux singles “Figure Sans Nom” (divine escapade électro rock poétique) et “Tear Up The Red Sky” qui marquent les esprits immédiatement et durablement, le reste s’offre à qui veut bien l’attendre. Car il faut prendre son mal en patience pour pénétrer “Moon Above” où un Franz Treichler cerné par une rythmique déstructurée, un fracas de bruitages incessants et une absence notable de véritable mélodie (exception faite d’un harmonica bien saugrenu qui déboule sans coup férir), se demande fort légitimement “is this the blues i’m singing?”. Ça y ressemble en effet mais qu’est ce que ça fout là ? C’est une autre histoire. Les Dieux sont tombés sur la tête et c’est bien là le meilleur moyen de nous donner la foi. De son côté, “You Gave Me A Name” dégaine de sa poche une mélodie simpliste et efficace. Les Young Gods pourraient s’en contenter. Pas vraiment le genre de la maison. Ils préfèrent répéter inlassablement ce motif, avant que soudainement l’agitation les gagne et nous embarque ailleurs, où les sonorités affluent de toutes parts. Le piège se referme alors. L’égarement est donc fréquent mais il est savoureux. Combien de disques très accrocheurs de prime abord ont rapidement pris la poussière ? Combien se sont imposés peu à peu pour devenir incontournables ? Beaucoup, dans les deux cas. Les Young Gods ont depuis bien longtemps choisi leur camp, et ce n’est pas maintenant qu’ils vont en changer. Ils ne font pas dans l’aguicheur, ils séduisent par...

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Alice In Chains – Jar Of Flies

Alice In Chains – Jar Of Flies

(Columbia, 25 janvier 1994) C’est de notoriété publique : tout groupe de hard rock/metal se doit d’avoir au moins une power ballad. Mièvre, craignos, ou juste bien clichée, celle-ci n’est pas toujours du meilleur goût (pas besoin de citer d’exemples, vous les connaissez aussi bien que moi). Surtout quand on a un bourrin arracheur de dents comme chanteur qui soudainement se découvre un tempérament de lover, ça ne prend pas. Mais quand on a la plus belle voix du monde qui officie au micro, ce serait quand même con de se priver. En 1994, Alice In Chains met donc au placard la testostérone déployée sur les deux premiers albums et dévoile une facette intimiste (déjà révélée timidement mais brillamment sur le 4 titres Sap). Pas question ici de pondre un single sirupeux pour faire chialer les minettes. Non, Alice In Chains a beaucoup trop de classe pour se vautrer dans ce type de bassesse. Au lieu de ça, il sort Jar Of Flies, EP de 7 titres, à dominance acoustique, qui en déboussolera plus d’un mais les affirmera pour de bon comme un groupe unique et préparera idéalement le terrain pour un Unplugged faramineux. Le ver était dans le fruit donc mais cette “Rotten Apple” n’avait de pourrie que le nom. Pensez plutôt à un envoûtement prodigué par deux voix ensorceleuses chantant à l’unisson. Le gimmick du couplet (“Hey ah na na“) nous agrippe d’emblée, les ténèbres de Dirt semblent lointaines, les arrangements sont d’une grande finesse, les solos électriques de Cantrell, subtils et raffinés… Ce morceau se voudrait presque chaleureux (il ne l’est évidemment pas, pensez-vous). Puis vient un chef-d’œuvre. “Nutshell”. La beauté à l’état pur. Layne Staley arracherait les larmes à un officier de la Stasi, tout son cœur est là-dedans, le nôtre se morcelle. A-t-on déjà entendu un homme aller puiser autant dans le plus profond de son (mal) être ? Sans doute, mais rarement. Et l’émotion traverse chacun de ses mots. En douce, Jerry Cantrell cale du solo mémorable. Ce morceau ouvrira plus tard l’Unplugged (le meilleur Unplugged de l’univers, faut-il le répéter) et clouera tout le monde sur place. Bien calés dans notre cocon douillet, à l’abri des habituels coups de semonce, voilà qu’un climat jazzy s’instaure sur “I Stay Away”, soulignée par la basse imposante de Mike Inez qui signe ses débuts (remarquables et remarqués) au sein du groupe. Le ciel est dégagé mais s’assombrit peu à peu et le refrain, typiquement Alice In Chains, donne dans le poisseux et l’inéluctable. En arrière-plan, les guitares sont devenues menaçantes. Staley s’égosille sur la fin, l’intensité est montée de plusieurs crans et les violons viennent renforcer le caractère épique de la chose. C’était grand, on...

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