Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Confinement oblige, on sort les vieux projets des cartons. Et avant de me lancer dans l’écriture d’un triple album psyché-stoner-garage-lo-fi-hip hop à textes sur l’impact de la crise sanitaire (qui ne devrait pas voir le jour, pour le bien de l’humanité restante), je me décide à déterrer la chronique (modeste et entamée il y a longtemps) de la carrière d’un groupe majeur de la scène américaine des 4 dernières décennies : SONIC YOUTH! 1ère partie : Les années indie, de l’underground au succès critique. Découvert par le biais de Nirvana, qui les citait régulièrement comme influence et parrain (il signe chez Geffen, qui publiera Nevermind, sur leur recommandation), Sonic Youth est un des groupes majeurs de ma vie de mélomane. Le groupe dont la discographie essentielle a changé ma vision du rock, ma façon d’envisager la musique en général. Grâce à eux, j’ai plongé dans le rock underground américain toutes décennies confondues.  Velvet Underground, Television, Dinosaur Jr, Pavement… et tant d’autres. J’ai vu sous un autre angle la manière même de jouer de la guitare. J’ai découvert Andy Warhol et le pop art, la littérature américaine de Jack Kerouac et la beat generation à la SF de Philip K. Dick. Ils ont constitué une passerelle culturelle vers d’autres univers qui m’étaient inconnus. Quoi de plus logique pour un groupe new-yorkais né dans le bouillonnement créatif de la Grosse Pomme au tout début des années 1980. Leur riche carrière discographique s’étend sur 4 décennies et épouse les dernières explosions créatives de la scène américaine (la no wave et le punk US fin des 70’s, l’indie rock des 80’s et 90’s voire le revival rock du début des années 2000). Avant d’entamer un tour d’horizon de leur carrière discographique (à travers les albums studios essentiellement, sinon on bascule dans le travail quasi archéologique), revenons dans un premier temps sur la genèse du nom. Fusion de Big Youth (chanteur reggae des années 70) et du Sonic Rendez vous Band de Fred « Sonic » Smith, leader des MC5, tout un programme déjà. Pour une musique que Thurston Moore théorise dans le 1er communiqué de presse du groupe en 1981 de la manière suivante : « Des rythmes denses intensifiés en les accidentant et en les broyant, juxtaposés avec des morceaux d’ambiance façon bande-son. Évoquant une atmosphère que l’on ne pourrait décrire que comme un modernisme expressif et brouillon. Et ainsi de suite ». Une autre formule résume bien l’ambition du groupe et en même temps son sens de l’humour rarement souligné (que l’on peut mieux entrevoir dans le mythique documentaire 1991 : The Year Punk Broke). Sonic Youth c’est « un truc expérimental, mais en même temps, c’était un peu du style...

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“King For A Day” de Faith No More a 25 ans. Chronique

“King For A Day” de Faith No More a 25 ans. Chronique

(Slash/Reprise, 28 mars 1995) Il est de bon ton de considérer King For A Day comme l’album ultime de Faith No More. Sa référence indépassable. Loin de moi l’idée de démonter un fait établi (a-t-on suffisamment d’amis pour commencer à se faire des ennemis ?) mais, en toute honnêteté, tenter de départager ce disque de ses deux monumentaux prédécesseurs, Angel Dust (1992) et The Real Thing (1989), me semble bien périlleux. Et inutile. Tout juste suis-je résolu à admettre que Mike Patton y est plus à l’aise que jamais, après un The Real Thing où il fallait se familiariser avec son chant nasillard, que d’aucuns (les cons sensibles) pouvaient juger irritant. Et pourquoi pas, puisqu’on est généreux, évoquer une production plus moderne, moins marquée par les années que les deux pré-cités, reproche revenant régulièrement de la part de snobinards lourdingues spécialistes ès production sonore. Mais ON S’EN FOUT. Les morceaux étaient là depuis le début et on a d’abord envie de rétorquer à tous ces jeunes gens avides de hiérarchisation (comment ça, on s’y livre plus souvent qu’à notre tour ?) qu’un groupe comme Faith No More – ou plutôt CE groupe qu’est Faith No More – échappe à toute nécessité de classement. Ce groupe au sommet de son art, ce qu’il est indéniablement entre 1989 et 1995 (si ce n’est entre 1985 et 2015, pour les fans les plus aveuglés aguerris), ne peut qu’apporter entière satisfaction et susciter perpétuelle prosternation. On l’a déjà dit, écrit, rabâché, mais une fois de plus ne fera pas de mal : ce mélange des genres unique que Faith No More a su enfanter dès sa formation et façonner au fil du temps est sa grande force et, probablement, la raison du désamour de certains. Pour ceux adhérant au « concept », il semble impossible de ne pas succomber à King For A Day, tant la folie inhérente au groupe et son leader et l’efficacité d’ensemble, sont criantes d’un bout à l’autre. L’attaque frontale de « Get Out », expédiée en 2’20, rappelle un fait essentiel : si ces gars-là sont à ranger du côté des metalleux, ils ne s’embarrassent jamais de fioritures inutiles, préférant la vitesse d’exécution et l’efficacité au bavardage lourdaud. Se faire chier en écoutant Faith No More ? Improbable. Même la mauvaise foi la plus abjecte n’oserait brandir ce genre de critique. L’intro de « Ricochet » se veut bien plus apaisée mais c’est pour mieux nous scotcher au mur le temps d’un refrain qui passe soudainement la surmultipliée. L’album est clairement plus direct et frontal qu’Angel Dust qui y allait franco sur les claviers. Ici, les grattes ont repris le pouvoir, Trey Spruance (de Mr Bungle) suppléant Jim Martin dans le rôle de tortionnaire de...

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Human Impact – Human Impact

Human Impact – Human Impact

(Ipecac, 13 mars 2020) En voilà un qui tombe à pic. Alors que tout part à vau-l’eau, que chaque jour le nombre de morts augmente sensiblement, que l’on ne sait pas de quoi demain sera fait et quand on pourra repointer son nez dehors, Human Impact arrive avec son premier album, anxiogène à mort. Si avec ça, vous avez envie de sortir, c’est que vous aimez le danger. Ce supergroupe (parce qu’il faut bien l’appeler ainsi) était forcément destiné à nous en mettre une belle. Prenez un Unsane (Chris Spencer, guitare-chant), deux Cop Shoot Cop (Phil Puleo à la batterie, Jim Coleman aux synthés/samplers), un Swans (Chris Pravdica à la basse) et vous voilà plongé en apnée dans le New-York sale, rugueux et puant. On longe les murs. On salue les rats qui feraient presque figure d’alliés plus fréquentables. Cet album malmène autant nos tympans qu’il stimule notre imaginaire visuel. Les images affluent constamment. Comme sur le fabuleux « E605 », truffé d’éléments d’ambiance crispants. Son industriel, riffs rampants, la guitare n’est que fines lames aiguisées. « What will you do to survive » interroge un Spencer à cran. Nul besoin de hurler, de jouer au bonhomme. L’auditeur n’a de toute façon aucune envie de la ramener. On se fait également refaire le « Portrait » via une longue intro sur rythmique presque tribale, des mécanismes se mettent en branle, au cœur d’une usine qui turbine sans relâche. Le final est, lui, totalement chaotique, entre cris, sonorités qui se percutent, robots qui se rebellent contre leur créateur. Si on reconnaîtra sans peine l’apport de chacun, le rôle de Chris Spencer est assez loin de ses habituelles mises à l’amende prodiguées par (feu) Unsane. C’est peut-être là la plus grande surprise de ce disque. Le chanteur nous mène à la baguette sans tergiverser mais ménage malgré tout ses cordes vocales et se met volontiers en retrait. Même sa six-cordes avec laquelle il nous a tant martyrisé y va avec soin et parcimonie. Excepté la fantastique « Cause » – qui ne sera pas sans tonitruante(s) « Consequences » – où la guitare la ramène plus que ses petits camarades en poussant ce qui s’apparente à des cris de damnés, les vrais leaders ici semblent être les instruments parfois injustement considérés comme seconds couteaux dans des groupes censés faire grand bruit : une basse omniprésente qui ne relâche jamais l’étreinte et la resserre aussi souvent que nécessaire (« November », « Consequences ») et des synthés des plus inspirés qui distillent l’angoisse, instaurent le mal-être durablement (« E605 », « Protester » ou… « Respirator ». Tiens donc qu’est-ce qu’on disait déjà à propos du timing du disque ?). Cela dit,...

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“To Bring You My Love” de PJ Harvey a 25 ans. Chronique

“To Bring You My Love” de PJ Harvey a 25 ans. Chronique

(Island, 27 février 1995) Il y a quelque chose de fascinant à retracer au gré des anniversaires de ses disques phares la carrière d’une artiste de l’ampleur de PJ Harvey qui semble avoir connu plusieurs vies, toutes plus fascinantes les unes que les autres (les grincheux du fond sont priés de ne pas la ramener). Des choses à redécouvrir, un contexte à restituer, une évolution qui semble limpide avec le recul.  1995. PJ Harvey s’est fait un nom et une réputation d’écorchée vive qui lui vaudront même de flatteuses comparaisons avec un certain Kurt Cobain. Mais elle tient à s’affirmer davantage, à faire savoir que son répertoire ne se limite pas à ça. Après la rage brute, l’énergie féroce, vitale, crachée à pleins poumons, la lionne indomptée/table se fait soudainement séductrice. Malgré les griffes rentrées, l’appât n’en demeure pas moins redoutable.  Qui d’autre que ce colossal “To Bring You My Love” pouvait donner son nom à l’album ? PJ souhaite nous donner de l’amour, nous sommes prêts à en recevoir plus que de raison. Pour l’heure, son affection prend la forme d’une tension difficilement soutenable, d’une rage à peine rentrée qui ne demande qu’à dégueuler… 5’31 avant de nous laisser enfin reprendre notre souffle et guetter la suite, non sans appréhension mais avec une grande excitation. La suite nous invite à “Meet Ze Monsta”, un monstre revêtant l’apparence de 4 petites cordes et se révélant pourtant si massif et impressionnant. La guitare, elle, nous renvoie au “Sister Ray” du Velvet, et la rugosité de l’ensemble est du même acabit. Puisqu’on parle du Lou, difficile de ne pas établir de relation entre “Working For The Man” et un fameux titre du génie New-Yorkais (on est sûrs que vous trouverez par vous-mêmes). Le morceau emprunte davantage à l’univers du trip hop, qui sied comme un gant à l’anglaise, elle ne se gênera d’ailleurs pas pour renouveler ce type d’expérience à plusieurs reprises (voir Is This Desire? notamment).  Sur “Long Snake Moan”, les guitares hurlent à qui veut bien les entendre (en même temps, qui peut bien les ignorer ?) que la PJ rock a encore bien des choses à dire. On se tait, on déguste, on adore se faire refaire le portrait par la dame et se transformer en victime expiatoire. Mais on l’a dit, Polly Jean a changé. Délestée de ses deux acolytes (Rob Ellis aux fûts et Steve Vaughan à la basse) co-responsables des incandescents Dry et Rid Of Me, elle se lance comme une grande et dote son arc de nouvelles cordes, ses flèches demeurant, elles, toujours aussi affûtées. Exit Steve Albini et son mix (mix, vraiment ?) primitif, place à Flood et John Parish, à l’ambition et...

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Bambara – Stray

Bambara – Stray

(Wharf Cat, 14 février 2020) Même si sa première piste se nomme ainsi, de “Miracle” il n’est pas encore question en début d’album, de grande surprise non plus, mais d’envoûtement assurément. De billet pour une virée nocturne également, où l’on croise Nick Cave, Lydia Lunch et le fantôme de Rowland S. Howard. Guidé par cette basse ténébreuse à souhait, on rode dans des rades un peu miteux, fréquentés notamment par ce mec qui sirote son Jack D. en nous jetant des regards pas franchement rassurants. Et si le périple débute langoureusement, si notre vision est embuée, nos sens anesthésiés, “Heat Lightning” va se charger de nous remettre dans le droit chemin et nous faire cavaler à l’allure d’une section rythmique qui a les crocs.  Cette alternance entre ballades marécageuses où le leader semble chancelant et post-punk fiévreux mené soudainement par sa poigne de fer est une récurrence de ce Stray qui poursuit là où Shadow On Everything s’était arrêté… En y ajoutant des mélodies plus marquantes, pour ne pas dire proprement renversantes. En premier lieu desquelles “Sing Me To The Street”. Le charisme vocal de Reid Bateh impressionne une fois encore, hypnotisés que nous sommes par son timbre chaud et sensuel. Son chant désabusé est ici parfait, on l’imagine déambuler sans but, hanté par ses chœurs féminins qui viennent sublimer un morceau qui n’en demandait pas tant. Dans un registre tout à fait différent (qui évoquera davantage un Protomartyr), le tonitruant “Serafina” s’en va défier la mort. En la regardant droit dans les yeux et en maintenant notre palpitant à un niveau très élevé. Comme à son habitude, le chanteur/auteur a apporté un soin tout particulier aux textes, entre poèmes sombres et véritables récits ultra détaillés contribuant à plonger l’auditeur dans le décor, lui faire sentir les odeurs, l’aider à dévisager les personnages qui peuplent ce vieux western gothique… La mort, thème omniprésent de ce disque, rôde en permanence, prête à abattre sa faux. Un disque qui nous exhorte à “Stay Cruel” et non pas “Cool” (drôle d’idée), le temps d’un morceau où la basse pachydermique semble piquée à Massive Attack, le son de gratte issu d’un bon vieux Chris Isaak, et où viennent se mêler trompettes, violons et chœurs d’un autre monde… Une armada irrésistible qui vient entériner une certitude : ce que nous écoutons se révèle décidément assez faramineux. Ce serait déjà beaucoup mais ce n’est pas tout, la langoureuse “Made For Me” se charge de faire groover les cadavres avec sa cowbell de derrière les fagots et “Sweat” nous fait habilement retenir notre souffle lorsque le tempo redescend, à la merci de guitares qui nous lacèrent sans pitié alors même que nous nous pensions enfin en...

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The Rolling Stones – Sticky Fingers

The Rolling Stones – Sticky Fingers

(Rolling Stones Records, 23 avril 1971) Fêtes de fin d’année obligent, quand le boss d’Exitmusik m’a parlé de célébrer les 50 ans de Sticky Fingers, je me suis lancé sans réfléchir… Avec donc plus d’un an d’avance… Et tant pis pour Let It Bleed !  C’est à peu près là que ma vie rock’n roll a réellement commencé. Sticky f*** fingers. Le LP de 71. Mon préféré de toute la disco des Stones. Celui que je redécouvre tous les 5 ou 10 ans. Que je rachète sous différents formats. On parle beaucoup de la cover pic qui est en effet un coup de génie mais ce qui est un souvenir d’enfance pour moi est plutôt la pochette intérieure. D’un côté, on a une belle langue, le tout nouveau logo des Stones, affiché en pleine page. Business deal. De l’autre, une photo de famille. Les 5 Stones. Mick est un peu dans son coin et baille aux corneilles. Les mains dans ses poches de blazer trop grand sont gravées à jamais dans mon cerveau reptilien. Keith, un poil trop gros pour ce collant moyen-âgeux joue au chef de bande. Bill mime une descente de poudreuse et Charlie et Mick (Taylor) font un sourire de photo de classe. Par son geste, Bill résume bien l’esprit de cet album. Upper. Downer. Les “produits”. La vie est amusante mais fatigante. Jouissons mais avec un Mother’s Little Helper en support. On dirait que les enfants de 66 ont farfouillé dans le vanity case de maman et ont trouvé de quoi il s’agissait. Il n’y a pas que maman qui a besoin d’un boost pour supporter le quotidien.  Cet album devrait être interdit aux moins de 12 ans. Je ne serais peut-être pas tout à fait le même aujourd’hui si cet album n’avait pas existé. On a affaire à une roche ciselée, une opération à cœur ouvert, un pont bringuebalant, un vieux matelas puant. Ça apprend la vie. On se dit que ce n’est que de la musique mais on se dit la même chose quand on est petit et qu’on regarde un film d’horreur. Ce n’est que du cinéma. Quand j’étais petit et mort de trouille devant un film, je pensais aux acteurs qui rigolaient entre eux, une fois la prise finie. Ici, c’est pareil. On se dit que c’est un délire de musiciens riches et surdoués. Mais non, c’est la vraie vie. Six ans plus tard, Keith n’est pas loin du trou (canadien). Et puis, Brian a fait le grand plongeon depuis deux ans déjà. La mort est là, elle rôde. Comment les protagonistes de Sticky Fingers sont encore tous vivants en 2020 malgré l’appel du vide d’un coup de génie évident et...

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The Folk Implosion – One Part Lullaby

The Folk Implosion – One Part Lullaby

(Interscope, 7 septembre 1999) Si vous n’avez jamais écouté One Part Lullaby, sachez en guise de préambule qu’il s’agit peut-être du disque le plus déroutant auquel ait jamais participé Lou Barlow. N’allez pas pour autant vous imaginer que le musicien pousse à l’extrême les excentricités électriques ou acoustiques déjà tentées avec Sebadoh ou au début de Dinosaur Jr ; non, il n’y a sur ce disque que de la pure pop. Mais de la pop dont tout rappelle les productions les plus radiophoniques des années 90. On y retrouve même une talk box sur « E.Z.L.A. » (pensez « California Love », si vous ne voyez pas de quoi je parle…ou autotune, si vous êtes trop jeune pour connaitre « California Love » !), de quoi se demander si Lou Barlow n’a pas décidé de vendre ses fesses, ou au minimum retourner sa veste pour vendre des disques. Du coup, quand on lit comme sur la page Wikipedia de l’album que Barlow le considère comme « un désastre », on serait tenté de penser qu’il a honte de cette sortie assez improbable sur le papier. Mais n’allez surtout pas croire ça, puisque lui-même vous répondra « Bon dieu non, c’est un de mes disques préférés ! ». Car ne l’oublions pas, c’est de Lou Barlow et John Davis qu’il s’agit, deux musiciens qui ont prouvé au moins avec les deux précédents disques, mais aussi tout le long de leurs carrières respectives qu’ils avaient du talent et qu’ils faisaient à peu près ce qu’ils voulaient artistiquement. Ainsi, on peut très bien imaginer que cet étonnant choix de production est totalement volontaire, une manière d’explorer et d’essayer d’autres choses que les grosses guitares ou les grattes acoustiques aux accordages improbables. Et surtout, même quelqu’un de globalement hermétique aux musiques électroniques tel que moi peut succomber à la beauté des compositions. Je dirais même plus, le traitement sonore ne se contente pas d’être un choix esthétique qui pourrait être accepté par défaut sur des titres qui bénéficieraient d’être rejoués dans une formation guitare-basse-batterie classique, c’est un choix artistique qui sert complètement les titres en question et leur donne une teinte, un ton qu’ils n’auraient pas eus autrement. Pour cela, on appréciera sous cette forme l’ambiance qui se dégage de morceaux comme « Kingdom Of Lies », « My Ritual », « Back To The Sunrise » ou « Mechanical Man ». Et on sera même tenté de dire que le talent des deux compères les rend imperméables à la ringardise, tout rattachés qu’ils soient à la fin des années 90. « E.Z.L.A. » est sans doute le morceau le plus marqué par le passage du temps, et donc le plus difficile à...

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R.E.M. – Monster (25th anniversary edition)

R.E.M. – Monster (25th anniversary edition)

(Craft Recordings/Concord, 1 novembre 2019) Un bref moment, à la fin de l’année 1994 ou au début de 1995, Michael Stipe est mort. Si, si. Je me revois apprendre la nouvelle en lisant les brèves du dernier numéro en date du désormais défunt magazine Guitare Planète. Évidemment, la nouvelle fut démentie dans le numéro suivant. Le chanteur de R.E.M. s’était peut-être fait mal au dos et avait annulé deux dates de la tournée et le stagiaire du journal avait sans doute mal lu. C’était donc le milieu des années 90, quand on n’avait pas encore internet pour vérifier les informations, qu’on se demandait si Eddie Vedder allait suivre le chemin de Kurt Cobain et commettre l’irréparable et si le tant attendu nouvel album des Guns N’ Roses allait enfin sortir… Je ne me souviens plus précisément de la date mais mon père m’avait rapporté trois disques au retour d’un court séjour en Angleterre. Il y avait un import japonais des Yardbirds – ça c’est parce qu’à l’époque, mon obsession principale était Jimmy Page et Led Zeppelin même si ça commençait à céder la place à des choses, disons, plus énervées –, Strangeways, Here We Come des Smiths – j’y reviendrai plus loin – et, donc, Monster de R.E.M. Qu’il ait fallu attendre qu’on me l’offre prouve une chose : je n’étais pas un gros fan du groupe d’Athens. R.E.M., pour moi, avait le même statut que Crash Test Dummies ou The Connels. « Losing My Religion » ou « Everybody Hurts », on les écoutait sur Fun Radio ou Skyrock entre Four Non Blondes et autres Counting Crows. Ce n’était certes pas désagréable – c’est sûrement plus sympa que devoir s’enfiler MHD et Aya Nakamura – mais c’était un peu la musique des autres. J’avais bien conscience que R.E.M., c’était un peu plus que ces singles, qu’il y avait une flopée d’albums avant l’ère du succès européen. Il y avait même cette amie de ma cousine que je trouvais très jolie et qui ne jurait que par eux. Mais je n’étais pas allé plus loin. Puis il y eut « What’s The Frequency, Kenneth? », une chanson dont je ne comprenais pas le titre mais dont la guitare distordue était plus en phase avec mes aspirations du moment. Là, R.E.M. commençait sérieusement à m’intéresser, mais pas encore assez pour que je me rue sur le disque dès sa sortie. Ce que j’ai préféré de Monster, dans un premier temps, ce fut la pochette, pas tant la couverture du disque que le livret, sa matière, ce papier mat, l’odeur de l’encre. Et puis les photographies : ce fauteuil en cuir vert, les membres du groupe. Notamment Michael Stipe, chauve, qui...

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La Rumeur – Regain de Tension

La Rumeur – Regain de Tension

(La Rumeur Records, 18 octobre 2004) En 2004, La Rumeur sort un deuxième disque, Regain de Tension, deux ans après le culte et acclamé L’Ombre sur la mesure qui a installé le collectif composé des MC Ekoué, Hamé, Mourad (aka Le Paria), Philippe (aka Le Bavar) et des DJ Soul G et Kool M comme la référence hexagonale d’un rap hardcore intransigeant. Curieux de nature après avoir appris que ce groupe de rap tournait avec Noir Désir, je fus foudroyé à la découverte de leur premier disque à l’époque. L’impact a été considérable et m’a réconcilié avec l’idée que je me suis toujours fait du rap. Une musique sans compromis, consciente, politisée voire carrément subversive. Le tout servi par des adeptes de la punchline qui déboite ou du discours froid d’une vérité qui claque comme le maillet de la justice. Autant l’avouer tout de suite, L’Ombre sur la Mesure me semble être leur masterpiece indépassable. Dans la variété des thématiques, la qualité cinématographique de certaines instrus, et surtout le nombre conséquent de titres marquants (la liste est trop longue, check the tracklist). Pour ajouter au culte de l’œuvre, on se souviendra de la cabale judiciaire (entamée en 2002, pour 8 ans de procédures) de l’Etat contre Hamé, simple rédacteur d’un article fustigeant la répression policière. Combat remporté par Hamé… et pour la liberté d’expression. Il est assez douloureux de constater que finalement 15 ans ont passé et que la triste actualité continue d’alimenter le sombre avertissement du MC. En 2004, La Rumeur n’a rien perdu de sa farouche indépendance et refuse obstinément de rentrer dans un quelconque rang qui lui serait assigné. En 12 brûlots hardcore, elle persiste et signe. Et prévient d’entrée, « L’Encre va encore couler ». L’ambiance a peu évolué, toujours sombre et froidement vindicative, mais sur des instrus plus synthétiques cette fois-ci. Le propos reste, lui, corrosif et les lyrics toujours tranchants comme des scalpels. Comme sur le tubesque et toujours pertinent « P.O.R.C. (Pourquoi On Resterait Calme ?) ». Extraits : “Encore du rap de fils d’immigrés étranger à leurs codesPourtant si familier aux flics et à leurs brutales méthodesAu rang des non alignés, qualifiés d’infâmes diffamateursEncore et trop d’honneur qui nous distingue des amateursC’est La Rumeur, quatre têtes à abattreQue les censeurs se rassurent, y’a pas que la mesure qu’on va battre2004 plein de haine, même interdit d’antenneDes centaines de détracteurs au cul que mon son préoccupeJe suis de ces braises pas éteintes qui crament dans leurs enceintesOu dans les plaintes de ces fils de “tainp”Assis au banc des accusés puisque absent au banc des prioritésLa parole arrachée par les minorités” Le refrain est même carrément troublant vu l’actualité récente : “Pendant que...

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Nine Inch Nails – The Fragile

Nine Inch Nails – The Fragile

(Nothing, 21 septembre 1999) Nous sommes en 2009. Il y a dix ans. Il y a deux siècles. Je suis encore jeune et con (mais j’ai déjà de bien meilleurs goûts que Saez, rassurez-vous). Je m’apprête à voir Nine Inch Nails pour la première fois en concert, beaucoup de choses vont changer. Le choc sera brutal. Je connais Nine Inch Nails, bien sûr. Et je les aime d’un amour certain mais encore un brin mystérieux. En bon bourrin, j’ai un gros faible pour The Downward Spiral que je réécoute plus souvent qu’à mon tour, et plus régulièrement que les autres. Et lorsque les murs du Zénith de Paris tremblent pour la première fois (et comme rarement auparavant), il me semble bien reconnaître “Somewhat Damaged” mais je ne le maitrise pas sur le bout des doigts non plus. Deux heures plus tard, je suis rincé. Et je suis un homme neuf. Nine Inch Nails intègre pour de bon le cercle fermé de mes groupes préférés et je m’impose un programme strict : TOUT RÉÉCOUTER. De A à Z, à commencer par The Fragile puisqu’il s’ouvre de la même manière que ce show inoubliable et déterminant. Je me dois de revivre cette entame, ce son prodigieux, cette montée faramineuse. Cette basse qui se rapproche, ce son électro terriblement malaisant, Trent qui déboule, soi disant « too fucked up to care anymore » mais qui nous colle pourtant une branlée monumentale. « Where the fuck were youuuu? ». Mais nous sommes là, Trent, prêts à nous faire lacérer la tronche par “The World Went Away”, prêts à subir cette disto totalement démesurée, à tendre l’oreille pour entendre les quelques cordes effleurées avant l’énorme déflagration, avant que le monde ne se casse la gueule sous nos yeux, soutenu par les “nananana” les plus apocalyptiques de l’histoire. Un disque qui commence de la sorte ne peut que s’effondrer piteusement ensuite, ou se ranger parmi les plus grands. Je vous épargne le suspense… Vient alors le diptyque indissociable : “The Frail”/”The Wretched”. Délicate mélopée au piano pour le premier qui vient planter le décor avant de se faire dévorer tout cru par son impétueux alter ego. La rythmique est offensive, les claviers en imposent, Reznor n’a pas l’air d’être venu pour blaguer. On en est conscient mais on n’est pas prêts. Pas prêts pour ce refrain monumental où les guitares en fusion se mêlent aux cris de damnés. Aux commandes de son impitoyable machine de guerre, Trent nous hurle dessus. Et ses propos sont on ne peut plus appropriés “NOOOW YOU KNOOOW, THIS IS WHAT IT FEEELS LIKE”. Nous voilà donc au 5e morceau et qu’est-ce qu’on a déjà ? Une tarte, une rouste, une...

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