The Sophtware Slump de Grandaddy a 20 ans. Chronique

The Sophtware Slump de Grandaddy a 20 ans. Chronique

(V2 Music, 8 mai 2000) C’est une manie chez Grandaddy. Attaquer ses albums par un tube imparable. Ici c’est cette pièce magistrale de près de 9 minutes « He’s Simple, He’s Dumb, He’s The Pilot ». Pour beaucoup son chef-d’œuvre. Pour moi, il y a match avec « Now It’s On »… qui ouvrait Sumday. Toujours est-il qu’on a affaire indéniablement à un très grand titre, hymne lo-fi évident, merveille mélancolique. Un parfait résumé de la musique de Grandaddy et un impeccable plaidoyer pour ceux qui ne sont guère familiers avec l’univers de Jason Lytle. La sensibilité du garçon, parfaitement prégnante dans chacun de ses mots, irradie ce morceau qui semble en contenir trois, n’a de cesse de se déployer pour laisser entrevoir de nouvelles splendeurs insoupçonnées (à commencer par ses chœurs angéliques dans la dernière ligne droite). Mais si ce morceau (pas si) simple et (pas vraiment) idiot pilote remarquablement cette œuvre que d’aucuns considèrent comme la plus aboutie de la discographie du grand papy barbu (pour moi, il y a match avec Sumday…), il est loin d’être isolé. Et le tracklisting réunit d’ailleurs trois singles parmi les quatre premiers morceaux. Il est comme ça le Jason, il aime dévoiler ses atouts d’entrée de jeu. Pari parfois risqué mais ici gagnant. Dans la foulée de son morceau phare, on bifurque sur « Hewlett’s Daughter » hésitant entre une fuzz discrète (si, si, c’est possible) et des notes synthétiques venues singer des cordes, façon dîner aux chandelles un brin pompeux. Cohabitation improbable pourrait-on penser, et finalement parfaitement judicieuse. S’en suit le délicat « Jed The Humanoid » où l’on retrouve piano et orgues, bien plus organiques que les bons vieux synthés cheap à mort tant affectionnés par le groupe (qui reviendront – rassurez-vous – dès « The Crystal Lake » qui suit). Et ce son labellisé Grandaddy trouve ici un écho dans les textes. Sorti l’année du fameux bug (le quoi ?), The Sophtware Slump ne se contente pas d’aligner les bons morceaux, il est construit comme un album concept abordant deux thèmes a priori antinomiques mais si étroitement liés : l’écologie et la technologie. Cette dernière ayant peu à peu pris le pas sur l’humanité réduite au simple rang d’observateur dépassé par les évènements laissant ainsi à une nature à l’abandon… la possibilité de reprendre ses droits. Ainsi, ce bon vieux Jed évoqué plus haut (dont on avait déjà croisé les boulons sur l’EP Signal to Snow Ratio, sorti l’année précédente) est un robot un peu trop porté sur la boisson et sujet à la dépression depuis qu’il est devenu obsolète… On le retrouve plus loin se lamentant sur « Jed’s Other Poem » (sublime là encore, on...

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NYC Ghosts & Flowers de Sonic Youth a 20 ans. Chronique

NYC Ghosts & Flowers de Sonic Youth a 20 ans. Chronique

(Geffen, 16 mai 2020) Quand on considère rétrospectivement la carrière au long cours d’un groupe, on pourrait être facilement tenté de ranger certains de ses disques dans la catégorie plus ou moins foireuse des « disques ratés » et/ou des « œuvres de transition ». Alors à l’heure de fêter les 20 ans de NYC Ghosts & Flowers, tentative de réhabilitation de cet album décrié de Sonic Youth. Et d’emblée, il me semble au contraire qu’il faille le considérer comme un album charnière de la carrière des new-yorkais, à la croisée des chemins après des 90’s qui ont chamboulé le paysage musical US à tout jamais. Pour deux raisons ; l’une plutôt banale dans la vie d’un groupe : une collaboration. C’est en effet sur ce disque qu’apparait pour la première fois Jim O’Rourke, musicien et producteur, qui va accompagner le groupe et même devenir un 5e membre à part entière et influent sur les deux disques suivants (les excellents Murray Street et Sonic Nurse). Le côté arty et expérimental de cet album n’est sans doute pas étranger à sa venue. La deuxième raison est beaucoup plus étonnante et va avoir un impact majeur sur la genèse de ce disque. En Juillet 1999, les new-yorkais en tournée se font voler une partie de leur équipement (guitares, pédales d’effets…). Alors vous me direz, big deal. Pour beaucoup de groupes lambda, on repasse chez le marchand et ni vu ni connu ou presque. Sauf que le groupe s’appelle Sonic Youth et en 2000, compte près de 20 ans de carrière derrière lui et surtout des wagons de guitares (parfois cheap) accumulées au fil des rencontres, des dons et autres achats. Et que chaque instrument est parfois accordé et utilisé spécifiquement pour certains titres bien précis. Ce qui a participé d’ailleurs au grain caractéristique du son Sonic Youth autant que leur attrait pour les accordages alternatifs. Délesté donc d’une partie de leur matériel, le groupe doit investir dans du nouveau matériel et leur « routine » de composition va en être affectée. Ce que le groupe après coup va considérer comme une vraie opportunité. D’où le caractère particulier de certains des 8 titres de l’album, et cet aspect parfois dissonant. Comme si le groupe en utilisant de nouvelles guitares s’était retrouvé dans sa position de début de carrière, où il expérimentait les possibilités soniques de ses instruments plus que les tentations pop qu’ils ont ensuite développé au sein de leur noisy-rock. Le groupe a aussi son propre label Sonic Youth Records (SYR) depuis la fin des années 90 et développe en marge de ces albums « officiels » son penchant expérimental dans des jams noisy joués sans contraintes. Si bien qu’on en trouve des bribes aussi...

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Calexico – Hot Rail

Calexico – Hot Rail

(Quarterstick, 9 mai 2000) Calexico. Ville de Californie du sud vers la frontière mexicaine. C’est aussi un des plus beaux fleurons de la musique américaine des trois dernières décennies. Le groupe de Tucson en Arizona, mené par Joey Burns et John Convertino, sortait en 2000 ce Hot Rail, 3e album, qui succédait à leur premier succès international deux ans auparavant (l’excellent The Black Light). Alors pour les non-initiés, autant la faire courte, Calexico ne sera (sans doute) jamais l’auteur d’un album majeur, de ceux qu’on classe volontiers dans les œuvres iconiques d’une époque. Mais si vous êtes amateur d’artisanat musical, de songwriting d’orfèvre et de pépites qui s’affranchissent sans vergogne de tout dogme stylistique, alors bienvenidos a Calexico, muchacho! Avec ce Hot Rail, on a un bon cru du groupe. En même temps, ils n’ont jamais sorti de mauvais album. Jamais. Vous pouvez chercher. Valeur sûre. Valeur refuge. Au pire, le groupe aura fait quelques incursions plus ou moins réussies (en fait plus que moins) dans certains univers (jazz, quelques touches d’électronique parfois, post-rock) en délaissant (un peu) son atout maître. Soit une musique sans frontières au classicisme élégant, parfois presque cinématographique (merci Ennio Morricone), et opérant dans une tradition country folk. Indie Americana. Con mucha Tequila, hombre! Car ce qui séduit la première fois, ce sont ces incursions de culture mariachi, de tradition latino-américaine, ces cuivres et cordes ensoleillées, une des marques de fabrique du groupe. Alors, dès l’inaugural « El Picador », on reprend sa petite dose de calor, son petit crescendo de cuivres. Mais le groupe commence sur cet album à brouiller les pistes. Au détour de « Fade » et ses presque 8 minutes inquiètes, on sent que le groupe ne veut pas tomber dans le cliché du groupe mariachi folklorique à 2 pesos. Il insuffle une belle dose de jazz par le biais d’une trompette hantée dans ce titre magistral. Qui explose dans un beau final. On trouve encore une grosse majorité de titres instrumentaux (9 sur 14) qui seraient parfaits pour une BO de western (spaghetti ou à la Tarantino selon votre goût) comme le sublime « Muleta » ou « Tres Avisos ». Ou quelques vignettes sonores qui lorgnent vers le post-rock (« Mid Town », sorte de Tortoise qui a trop pris le soleil). Et plantent une ambiance d’Ouest américain fantasmé (le génial « Drenched »), et trouble comme la route au loin sous un soleil de plomb (« Untitled II », « Untitled III », « Ritual Road Map », le titre final « Hot Rail »). Le groupe ne choisit pas vraiment de direction précise, ce qui donne à ses disques des allures de voyages aux rencontres multiples. Certains...

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Hum – You’d Prefer An Astronaut

Hum – You’d Prefer An Astronaut

(RCA, 11 avril 1995) C’était probablement la meilleure idée qui soit de fonder un groupe de rock alternatif/grunge dans les années 90. Le seul moment où le public en avait à peu près quelque chose à foutre (voire était complètement hystérique) et où les grands labels pouvaient s’intéresser à vous (voire étaient totalement obnubilés par l’appât du bifton et faisaient une confiance aveugle à tous ceux qui portaient des chemises à carreaux). Pourtant, certains sont restés à la porte. Rein Sanction, Love Battery, Paw, Gruntruck, Come, Only Living Witness, Truly… La liste est longue, les frustrés nombreux et légitimes tant une partie d’entre eux n’avaient rien à envier à ceux qui ont connu la gloire (fut-elle éphémère).  Cette caste peu enviable, Hum en fait partie. Vous vous souvenez de Hum ? Les avez-vous seulement connus ? Pourtant, ils avaient pensé à tout : un nom facile à retenir, une démo enregistrée par Albini en 90, deux albums énervés avant d’affiner un style plus « mature » (de l’importance des guillemets…), la signature sur une major en 95 coïncidant avec la sortie d’un gros tube (on va y revenir)… Mais ça n’a pas pris. Pas autant qu’ils l’auraient mérité en tout cas. Ça se joue parfois à rien, c’était sans doute trop tard ou trop peu, le train est passé, le public a oublié. Il y avait pourtant de quoi avoir des étoiles plein les yeux en se mettant « Stars » dans les oreilles tant elle coche toutes les cases de la définition du hit. Quelques accords délicatement grattés, les paroles qui résonnent (« she thinks she missed the train to Mars, she’s out back counting stars »), l’explosion, le refrain, l’explosion sur le refrain, les riffs, les cheveux longs, l’envie d’en découdre, les plaisirs simples. Et on a beau avoir maintenant les cheveux courts (quand on en a encore….) et le cul qui a fusionné avec notre canapé, l’effet est toujours le même. Un effet ressenti quasiment tout du long de l’album au zèbre sur fond vert qui enquille les tubes comme c’est pas permis. Avant celle-ci, c’était « The Pod », ultra percutante où tout le monde se lance à la poursuite de la batterie déchainée de Bryan St. Pere. Les larsens gémissent et c’est sur une fantastique outro acoustique que l’histoire se termine. Cherry on The Pod. Mais Hum ne se contente pas de décliner paresseusement la même recette à l’envi. « Suicide Machine » freine ainsi brutalement et fait retomber la frénésie, mais certainement pas le plaisir d’écoute (vous avez demandé du refrain imparable ?). On peut déceler chez cette dernière ainsi que dans la merveilleuse « Little Dipper » en ouverture, quelques points communs avec Swervedriver (riffs...

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Lou Reed – Ecstasy

Lou Reed – Ecstasy

(Warner Music International, 4 avril 2000) Ce disque, le dernier véritable album studio de Lou Reed, a vingt ans ces jours-ci, mais mon histoire avec ce disque en a seize. Tout commence à Benicassim en août 2004. Cette année-là, le festival, qui fêtait ses dix ans, proposait une programmation de rêve. Jugez donc : Einstürzende Neubauten, Kraftwerk, Pet Shop Boys, Teenage Fanclub, Lambchop, Love, Brian Wilson, The Dandy Warhols, Lambchop, The Chemical Brothers, Spiritualized, Morrissey… ah, non, pas Morrissey, celui-ci s’était décommandé à la dernière minute, à tel point qu’on entendait ses musiciens faire la balance. Quel dommage, pourtant, il se murmurait qu’il revenait avec son meilleur album à ce jour, You Are The Quarry – si je suis encore dans les parages dans quatre ans (pour ses 20 ans, donc), je vous raconterai peut-être pourquoi je le considère comme l’un des plus faibles de sa discographie, mais bon, passons… L’un des amis avec qui j’avais fait le voyage vient me dire que ce n’est pas bien grave, qu’il se murmurerait que Lou Reed, qui devait monter sur la grande scène juste après l’ex-Smiths, était en grande forme, tournant avec l’un de ses meilleurs groupes. Et pourtant, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Entendons-nous bien, je pense être fan de Lou depuis à peu près tout le temps. Si mon père n’avait pas de disque du Velvet dans sa pourtant vaste collection, Reed avait très vite fait partie de mon univers musical. Lou Reed Live, collection méconnue de morceaux tirés de la même tournée que Rock’n’Roll Animal, fut l’un de mes premiers vinyles. C’était un exemplaire de médiathèque acheté d’occasion à Pézenas, dans l’Hérault. Jusqu’à ce que je le nettoie récemment, il y avait encore le petit compartiment scotché permettant d’y insérer la carte d’emprunt. Bref, je connaissais bien Lou Reed mais j’avoue que je n’aurais pas misé trois kopeks sur cette prestation « de vieux ». Après quelques ritournelles que je ne connaissais pas, Reed et son groupe (Mike Rathke à la guitare rythmique, Tony « Thunder » Smith à la batterie, Fernando Saunders à la contrebasse électrique et Jane Scarpantoni au violoncelle) nous ont asséné quelques uppercuts, une version fleuve de « Venus In Furs », un tonitruant « The Blue  Mask », une tripotée de tubes (« Satellite of Love », « Perfect Day », « Sweet Jane ») et, en rappel, « Walk on the Wild Side » (pas joué si souvent si l’on regarde les setlists de l’époque). Et Lou avait même souri. Sans déconner. D’admirateur, je passais à fan transi ce soir-là (j’ai sa tronche tatouée sur l’épaule gauche, si vous voulez tout savoir). Un mois plus tard, lors d’une soirée...

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Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Sonic Youth – Discographie (1ère partie : 1981 – 1988)

Confinement oblige, on sort les vieux projets des cartons. Et avant de me lancer dans l’écriture d’un triple album psyché-stoner-garage-lo-fi-hip hop à textes sur l’impact de la crise sanitaire (qui ne devrait pas voir le jour, pour le bien de l’humanité restante), je me décide à déterrer la chronique (modeste et entamée il y a longtemps) de la carrière d’un groupe majeur de la scène américaine des 4 dernières décennies : SONIC YOUTH! 1ère partie : Les années indie, de l’underground au succès critique. Découvert par le biais de Nirvana, qui les citait régulièrement comme influence et parrain (il signe chez Geffen, qui publiera Nevermind, sur leur recommandation), Sonic Youth est un des groupes majeurs de ma vie de mélomane. Le groupe dont la discographie essentielle a changé ma vision du rock, ma façon d’envisager la musique en général. Grâce à eux, j’ai plongé dans le rock underground américain toutes décennies confondues.  Velvet Underground, Television, Dinosaur Jr, Pavement… et tant d’autres. J’ai vu sous un autre angle la manière même de jouer de la guitare. J’ai découvert Andy Warhol et le pop art, la littérature américaine de Jack Kerouac et la beat generation à la SF de Philip K. Dick. Ils ont constitué une passerelle culturelle vers d’autres univers qui m’étaient inconnus. Quoi de plus logique pour un groupe new-yorkais né dans le bouillonnement créatif de la Grosse Pomme au tout début des années 1980. Leur riche carrière discographique s’étend sur 4 décennies et épouse les dernières explosions créatives de la scène américaine (la no wave et le punk US fin des 70’s, l’indie rock des 80’s et 90’s voire le revival rock du début des années 2000). Avant d’entamer un tour d’horizon de leur carrière discographique (à travers les albums studios essentiellement, sinon on bascule dans le travail quasi archéologique), revenons dans un premier temps sur la genèse du nom. Fusion de Big Youth (chanteur reggae des années 70) et du Sonic Rendez vous Band de Fred « Sonic » Smith, leader des MC5, tout un programme déjà. Pour une musique que Thurston Moore théorise dans le 1er communiqué de presse du groupe en 1981 de la manière suivante : « Des rythmes denses intensifiés en les accidentant et en les broyant, juxtaposés avec des morceaux d’ambiance façon bande-son. Évoquant une atmosphère que l’on ne pourrait décrire que comme un modernisme expressif et brouillon. Et ainsi de suite ». Une autre formule résume bien l’ambition du groupe et en même temps son sens de l’humour rarement souligné (que l’on peut mieux entrevoir dans le mythique documentaire 1991 : The Year Punk Broke). Sonic Youth c’est « un truc expérimental, mais en même temps, c’était un peu du style...

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Faith No More – King For A Day

Faith No More – King For A Day

(Slash/Reprise, 28 mars 1995) Il est de bon ton de considérer King For A Day comme l’album ultime de Faith No More. Sa référence indépassable. Loin de moi l’idée de démonter un fait établi (a-t-on suffisamment d’amis pour commencer à se faire des ennemis ?) mais, en toute honnêteté, tenter de départager ce disque de ses deux monumentaux prédécesseurs, Angel Dust (1992) et The Real Thing (1989), me semble bien périlleux. Et inutile. Tout juste suis-je résolu à admettre que Mike Patton y est plus à l’aise que jamais, après un The Real Thing où il fallait se familiariser avec son chant nasillard, que d’aucuns (les cons sensibles) pouvaient juger irritant. Et pourquoi pas, puisqu’on est généreux, évoquer une production plus moderne, moins marquée par les années que les deux pré-cités, reproche revenant régulièrement de la part de snobinards lourdingues spécialistes ès production sonore. Mais ON S’EN FOUT. Les morceaux étaient là depuis le début et on a d’abord envie de rétorquer à tous ces jeunes gens avides de hiérarchisation (comment ça, on s’y livre plus souvent qu’à notre tour ?) qu’un groupe comme Faith No More – ou plutôt CE groupe qu’est Faith No More – échappe à toute nécessité de classement. Ce groupe au sommet de son art, ce qu’il est indéniablement entre 1989 et 1995 (si ce n’est entre 1985 et 2015, pour les fans les plus aveuglés aguerris), ne peut qu’apporter entière satisfaction et susciter perpétuelle prosternation. On l’a déjà dit, écrit, rabâché, mais une fois de plus ne fera pas de mal : ce mélange des genres unique que Faith No More a su enfanter dès sa formation et façonner au fil du temps est sa grande force et, probablement, la raison du désamour de certains. Pour ceux adhérant au « concept », il semble impossible de ne pas succomber à King For A Day, tant la folie inhérente au groupe et son leader et l’efficacité d’ensemble, sont criantes d’un bout à l’autre. L’attaque frontale de « Get Out », expédiée en 2’20, rappelle un fait essentiel : si ces gars-là sont à ranger du côté des metalleux, ils ne s’embarrassent jamais de fioritures inutiles, préférant la vitesse d’exécution et l’efficacité au bavardage lourdaud. Se faire chier en écoutant Faith No More ? Improbable. Même la mauvaise foi la plus abjecte n’oserait brandir ce genre de critique. L’intro de « Ricochet » se veut bien plus apaisée mais c’est pour mieux nous scotcher au mur le temps d’un refrain qui passe soudainement la surmultipliée. L’album est clairement plus direct et frontal qu’Angel Dust qui y allait franco sur les claviers. Ici, les grattes ont repris le pouvoir, Trey Spruance (de Mr Bungle) suppléant Jim Martin dans le rôle de tortionnaire de...

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Human Impact – Human Impact

Human Impact – Human Impact

(Ipecac, 13 mars 2020) En voilà un qui tombe à pic. Alors que tout part à vau-l’eau, que chaque jour le nombre de morts augmente sensiblement, que l’on ne sait pas de quoi demain sera fait et quand on pourra repointer son nez dehors, Human Impact arrive avec son premier album, anxiogène à mort. Si avec ça, vous avez envie de sortir, c’est que vous aimez le danger. Ce supergroupe (parce qu’il faut bien l’appeler ainsi) était forcément destiné à nous en mettre une belle. Prenez un Unsane (Chris Spencer, guitare-chant), deux Cop Shoot Cop (Phil Puleo à la batterie, Jim Coleman aux synthés/samplers), un Swans (Chris Pravdica à la basse) et vous voilà plongé en apnée dans le New-York sale, rugueux et puant. On longe les murs. On salue les rats qui feraient presque figure d’alliés plus fréquentables. Cet album malmène autant nos tympans qu’il stimule notre imaginaire visuel. Les images affluent constamment. Comme sur le fabuleux « E605 », truffé d’éléments d’ambiance crispants. Son industriel, riffs rampants, la guitare n’est que fines lames aiguisées. « What will you do to survive » interroge un Spencer à cran. Nul besoin de hurler, de jouer au bonhomme. L’auditeur n’a de toute façon aucune envie de la ramener. On se fait également refaire le « Portrait » via une longue intro sur rythmique presque tribale, des mécanismes se mettent en branle, au cœur d’une usine qui turbine sans relâche. Le final est, lui, totalement chaotique, entre cris, sonorités qui se percutent, robots qui se rebellent contre leur créateur. Si on reconnaîtra sans peine l’apport de chacun, le rôle de Chris Spencer est assez loin de ses habituelles mises à l’amende prodiguées par (feu) Unsane. C’est peut-être là la plus grande surprise de ce disque. Le chanteur nous mène à la baguette sans tergiverser mais ménage malgré tout ses cordes vocales et se met volontiers en retrait. Même sa six-cordes avec laquelle il nous a tant martyrisé y va avec soin et parcimonie. Excepté la fantastique « Cause » – qui ne sera pas sans tonitruante(s) « Consequences » – où la guitare la ramène plus que ses petits camarades en poussant ce qui s’apparente à des cris de damnés, les vrais leaders ici semblent être les instruments parfois injustement considérés comme seconds couteaux dans des groupes censés faire grand bruit : une basse omniprésente qui ne relâche jamais l’étreinte et la resserre aussi souvent que nécessaire (« November », « Consequences ») et des synthés des plus inspirés qui distillent l’angoisse, instaurent le mal-être durablement (« E605 », « Protester » ou… « Respirator ». Tiens donc qu’est-ce qu’on disait déjà à propos du timing du disque ?). Cela dit,...

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PJ Harvey – To Bring You My Love

PJ Harvey – To Bring You My Love

(Island, 27 février 1995) Il y a quelque chose de fascinant à retracer au gré des anniversaires de ses disques phares la carrière d’une artiste de l’ampleur de PJ Harvey qui semble avoir connu plusieurs vies, toutes plus fascinantes les unes que les autres (les grincheux du fond sont priés de ne pas la ramener). Des choses à redécouvrir, un contexte à restituer, une évolution qui semble limpide avec le recul.  1995. PJ Harvey s’est fait un nom et une réputation d’écorchée vive qui lui vaudront même de flatteuses comparaisons avec un certain Kurt Cobain. Mais elle tient à s’affirmer davantage, à faire savoir que son répertoire ne se limite pas à ça. Après la rage brute, l’énergie féroce, vitale, crachée à pleins poumons, la lionne indomptée/table se fait soudainement séductrice. Malgré les griffes rentrées, l’appât n’en demeure pas moins redoutable.  Qui d’autre que ce colossal “To Bring You My Love” pouvait donner son nom à l’album ? PJ souhaite nous donner de l’amour, nous sommes prêts à en recevoir plus que de raison. Pour l’heure, son affection prend la forme d’une tension difficilement soutenable, d’une rage à peine rentrée qui ne demande qu’à dégueuler… 5’31 avant de nous laisser enfin reprendre notre souffle et guetter la suite, non sans appréhension mais avec une grande excitation. La suite nous invite à “Meet Ze Monsta”, un monstre revêtant l’apparence de 4 petites cordes et se révélant pourtant si massif et impressionnant. La guitare, elle, nous renvoie au “Sister Ray” du Velvet, et la rugosité de l’ensemble est du même acabit. Puisqu’on parle du Lou, difficile de ne pas établir de relation entre “Working For The Man” et un fameux titre du génie New-Yorkais (on est sûrs que vous trouverez par vous-mêmes). Le morceau emprunte davantage à l’univers du trip hop, qui sied comme un gant à l’anglaise, elle ne se gênera d’ailleurs pas pour renouveler ce type d’expérience à plusieurs reprises (voir Is This Desire? notamment).  Sur “Long Snake Moan”, les guitares hurlent à qui veut bien les entendre (en même temps, qui peut bien les ignorer ?) que la PJ rock a encore bien des choses à dire. On se tait, on déguste, on adore se faire refaire le portrait par la dame et se transformer en victime expiatoire. Mais on l’a dit, Polly Jean a changé. Délestée de ses deux acolytes (Rob Ellis aux fûts et Steve Vaughan à la basse) co-responsables des incandescents Dry et Rid Of Me, elle se lance comme une grande et dote son arc de nouvelles cordes, ses flèches demeurant, elles, toujours aussi affûtées. Exit Steve Albini et son mix (mix, vraiment ?) primitif, place à Flood et John Parish, à l’ambition et...

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Bambara – Stray

Bambara – Stray

(Wharf Cat, 14 février 2020) Même si sa première piste se nomme ainsi, de “Miracle” il n’est pas encore question en début d’album, de grande surprise non plus, mais d’envoûtement assurément. De billet pour une virée nocturne également, où l’on croise Nick Cave, Lydia Lunch et le fantôme de Rowland S. Howard. Guidé par cette basse ténébreuse à souhait, on rode dans des rades un peu miteux, fréquentés notamment par ce mec qui sirote son Jack D. en nous jetant des regards pas franchement rassurants. Et si le périple débute langoureusement, si notre vision est embuée, nos sens anesthésiés, “Heat Lightning” va se charger de nous remettre dans le droit chemin et nous faire cavaler à l’allure d’une section rythmique qui a les crocs.  Cette alternance entre ballades marécageuses où le leader semble chancelant et post-punk fiévreux mené soudainement par sa poigne de fer est une récurrence de ce Stray qui poursuit là où Shadow On Everything s’était arrêté… En y ajoutant des mélodies plus marquantes, pour ne pas dire proprement renversantes. En premier lieu desquelles “Sing Me To The Street”. Le charisme vocal de Reid Bateh impressionne une fois encore, hypnotisés que nous sommes par son timbre chaud et sensuel. Son chant désabusé est ici parfait, on l’imagine déambuler sans but, hanté par ses chœurs féminins qui viennent sublimer un morceau qui n’en demandait pas tant. Dans un registre tout à fait différent (qui évoquera davantage un Protomartyr), le tonitruant “Serafina” s’en va défier la mort. En la regardant droit dans les yeux et en maintenant notre palpitant à un niveau très élevé. Comme à son habitude, le chanteur/auteur a apporté un soin tout particulier aux textes, entre poèmes sombres et véritables récits ultra détaillés contribuant à plonger l’auditeur dans le décor, lui faire sentir les odeurs, l’aider à dévisager les personnages qui peuplent ce vieux western gothique… La mort, thème omniprésent de ce disque, rôde en permanence, prête à abattre sa faux. Un disque qui nous exhorte à “Stay Cruel” et non pas “Cool” (drôle d’idée), le temps d’un morceau où la basse pachydermique semble piquée à Massive Attack, le son de gratte issu d’un bon vieux Chris Isaak, et où viennent se mêler trompettes, violons et chœurs d’un autre monde… Une armada irrésistible qui vient entériner une certitude : ce que nous écoutons se révèle décidément assez faramineux. Ce serait déjà beaucoup mais ce n’est pas tout, la langoureuse “Made For Me” se charge de faire groover les cadavres avec sa cowbell de derrière les fagots et “Sweat” nous fait habilement retenir notre souffle lorsque le tempo redescend, à la merci de guitares qui nous lacèrent sans pitié alors même que nous nous pensions enfin en...

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