My Bloody Valentine – Loveless (Creation)

Publié par le 25 avril 2013 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

my-bloody-valentine-home5Adulé et considéré par beaucoup comme un groupe culte, précurseur d’un nouveau genre (le shoegaze), My Bloody Valentine reste pourtant relativement méconnu du grand public.

Formé en 1984 à Dublin, le groupe a connu de multliples changements avant de se stabiliser en 1987. Le pilier Kevin Shields officie à la guitare et se met au chant, Bilinda Butcher, nouvelle venue, est la chanteuse principale et grattouille également. Le duo basse-batterie est assuré par Debbie Googe et Colm Ó Cíosóig, présents depuis les débuts.

Le premier album Isn’t Anything pose les premières bases en 1988 mais c’est bien trois ans plus tard qu’une page d’histoire s’écrit avec Loveless. Plus que l’album de la confirmation, Loveless sera l’album de la révolution.

L’enregistrement est extrêmement douloureux et dure une éternité. Kevin Shields, perfectionniste obsessionnel, embauchera pas moins de 18 ingénieurs du son pour bosser sur l’album dont la genèse durera près de 3 ans ! Ce disque devait être un bijou, une œuvre à part entière et peu importe le temps que cela prendrait.

Au cours de l’interminable enregistrement, Kevin Shields se prend la tête continuellement avec Alan McGee, big boss de leur label Creation Records au point de se haïr réciproquement. Shields se permet même de se foutre ouvertement de sa gueule quand celui-ci le presse d’accélérer le timing. Ainsi quand il lui demande « where is the record, where is the record ? » Kevin lui répond « Coming soon » et nomme son premier single « Soon ». Puis à la question « When do I get the album ?« , Shields répond par un nouveau single au nom provocateur « To Here Knows When. »Ambiance…

De cet accouchement dans la douleur, sans le moindre amour naîtra le nom de l’album : Loveless. Et pourtant…

Pourtant ce disque est grand, très grand et d’une certaine manière décisif dans l’histoire de la musique. Un budget conséquent, une confection extrêmement longue. L’équivalent d’un blockbuster hollywoodien au cinoche en somme. Et bien non, tout l’inverse en fait. Car Loveless est avant tout un projet fou, ambitieux au possible mais difficile d’accès. Une musique pas faite pour tout le monde et qui allait remettre en cause bien des principes établis.

Au diable la pop propre sur elle. Le chant n’est plus au premier plan. Sous mixé, il n’est souvent que murmure et fait figure d’instrument parmi d’autres. Il doit lutter pour se faire une place, surnager au milieu d’un sauvage mur de grattes. En résulte une impression d’épais brouillard, de rêve confus. Lors de l’enregistrement, les membres du groupe dormaient deux à trois heures par nuit c’est peut-être ce qui leur a permis de composer cette musique qui semble faire des allers-retours entre rêve et réalité, jouer au yoyo avec notre subconscient. L’effet est accentué par l’enchaînement des morceaux qui s’imbriquent les uns aux autres.

Rien n’est ordinaire sur ce disque. Les guitares produisent des sons si peu communs qu’on pourrait penser qu’ils proviennent de machines électroniques (« I Only Said » et sa sirène, « Only Shallow » et son hurlement). Le sidérant « To Here Knows When » me fait penser aux morceaux planants des Chemical Brothers, qui est pourtant un duo de DJ. Oui mais voilà les possibilités de la guitare sont infinies et Shields dans sa quête de perfection avaient dans l’idée de les explorer sans relâche afin d’en tirer la quintessence… Quand on entend le résultat sur bande on comprend mieux la durée faramineuse de l’enregistrement.

Ce qui frappe immédiatement dans le son de My Bloody Valentine c’est cette antithèse entre l’amplitude des grattes et la douceur pop toujours omniprésente, primordiale. Une multitude de sons se rencontrent, semblent en conflit mais œuvrent pourtant en parfaite harmonie. On se perd dans cet amas sonore qui paraît irréel.

La pochette est à ce titre tout sauf un hasard. Et elle représente parfaitement l’album. À première vue c’est très confus, on voit un vague machin rose. Et finalement en s’y attardant un peu, en grattant à la surface, c’est beaucoup plus clair. Et on finit par y distinguer quelque chose : une guitare évidemment.

Dans cet album il y a donc du gros son mais aussi (surtout ?) des mélodies inoubliables. Ce contraste saisissant deviendra la marque de fabrique du shoegaze et donnera des idées à beaucoup. Et parmi les adeptes de ce nouveau genre, beaucoup de gros rebelles qui se la jouaient punk à mort et furent dans un premier temps amadoués par l’aspect noise du groupe, évident, avant de succomber face aux irrésistibles mélodies lumineuses de « Sometimes », « Blown A Wish » ou « Soon »… Et si vous ne connaissez pas encore cet album magique, croyez-moi, en y mettant un peu de bonne volonté, c’est ce qui vous pend au nez à vous aussi. Écoutez cet album fort ou au casque (ou les deux) et vous ne saurez plus où vous habitez.

Loveless sort à la même période (fin 91) que Nevermind. Contrairement à ce dernier, le succès commercial sera assez mitigé. D’autant que si on compte les sorties singles et clips, et l’ensemble du processus d’enregistrement, il aura coûté à Creation Records la bagatelle de 250 000 £ ! Une facture salée qui aura pour effet de mettre le label quasiment sur la paille et un McGee au bord de la dépression. Il lâche évidemment le groupe une fois Loveless achevé. La fin du calvaire pour lui, le début du bonheur pour de nombreux auditeurs.

Les critiques furent quasi unanimes. Rolling Stone écrira ni plus ni moins que Loveless a « redéfini le rock » et pas mal d’artistes notables (Brian Eno, Billy Corgan, Trent Reznor, Radiohead…) lui vouent un culte sans borne. Robert Smith avait déclaré qu’il fait partie de ses 3 albums préférés de tous les temps.

My Bloody Valentine, lancé à toute vitesse sur les chemins de la gloire, va s’arrêter subitement. Le groupe ne manqua pourtant pas de sollicitations pour publier leur 3e album : 11 labels leur ont fait les yeux doux et Island Records a raflé la mise en mettant 500 000 £ sur la table. Mais Shields s’est mis à dérailler pour de bon, devenant à moitié cinglé, vivant reclus comme un ermite.

Et c’est contre toute attente que le groupe a fait son come-back début 2013 avec l’album Mbv, que plus personne n’osait espérer… Un très bon album mais qui a surtout le mérite de nous donner envie de nous replonger encore et toujours dans ce bijou inégalable qu’est Loveless.

 

JL

 

Only Shallow by My Bloody Valentine on Grooveshark

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