Monster de R.E.M. a 25 ans. Chronique

Monster de R.E.M. a 25 ans. Chronique

(Craft Recordings/Concord, 1 novembre 2019) Un bref moment, à la fin de l’année 1994 ou au début de 1995, Michael Stipe est mort. Si, si. Je me revois apprendre la nouvelle en lisant les brèves du dernier numéro en date du désormais défunt magazine Guitare Planète. Évidemment, la nouvelle fut démentie dans le numéro suivant. Le chanteur de R.E.M. s’était peut-être fait mal au dos et avait annulé deux dates de la tournée et le stagiaire du journal avait sans doute mal lu. C’était donc le milieu des années 90, quand on n’avait pas encore internet pour vérifier les informations, qu’on se demandait si Eddie Vedder allait suivre le chemin de Kurt Cobain et commettre l’irréparable et si le tant attendu nouvel album des Guns N’ Roses allait enfin sortir… Je ne me souviens plus précisément de la date mais mon père m’avait rapporté trois disques au retour d’un court séjour en Angleterre. Il y avait un import japonais des Yardbirds – ça c’est parce qu’à l’époque, mon obsession principale était Jimmy Page et Led Zeppelin même si ça commençait à céder la place à des choses, disons, plus énervées –, Strangeways, Here We Come des Smiths – j’y reviendrai plus loin – et, donc, Monster de R.E.M. Qu’il ait fallu attendre qu’on me l’offre prouve une chose : je n’étais pas un gros fan du groupe d’Athens. R.E.M., pour moi, avait le même statut que Crash Test Dummies ou The Connels. « Losing My Religion » ou « Everybody Hurts », on les écoutait sur Fun Radio ou Skyrock entre Four Non Blondes et autres Counting Crows. Ce n’était certes pas désagréable – c’est sûrement plus sympa que devoir s’enfiler MHD et Aya Nakamura – mais c’était un peu la musique des autres. J’avais bien conscience que R.E.M., c’était un peu plus que ces singles, qu’il y avait une flopée d’albums avant l’ère du succès européen. Il y avait même cette amie de ma cousine que je trouvais très jolie et qui ne jurait que par eux. Mais je n’étais pas allé plus loin. Puis il y eut « What’s The Frequency, Kenneth? », une chanson dont je ne comprenais pas le titre mais dont la guitare distordue était plus en phase avec mes aspirations du moment. Là, R.E.M. commençait sérieusement à m’intéresser, mais pas encore assez pour que je me rue sur le disque dès sa sortie. Ce que j’ai préféré de Monster, dans un premier temps, ce fut la pochette, pas tant la couverture du disque que le livret, sa matière, ce papier mat, l’odeur de l’encre. Et puis les photographies : ce fauteuil en cuir vert, les membres du groupe. Notamment Michael Stipe, chauve, qui...

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Wilco – Ode To Joy

Wilco – Ode To Joy

(dBpm, 4 octobre 2019) À partir de quel moment peut-on légitimement se demander, au sujet d’un artiste ou d’un groupe, si son nouvel album est un bon cru ? Qu’est-ce qui nous autorise à faire usage de cette analogie viticole ? Faut-il être prolifique ou régulier ? Faut-il avoir sorti beaucoup d’albums ? Je crois qu’on a le droit de se poser la question si l’artiste ou le groupe en question a fini par tomber dans une certaine routine. Cette routine, on ne l’attendait pas particulièrement de la part de Jeff Tweedy. Ce dernier a en effet toujours, du moins jusqu’à un certain de stade de sa carrière, créé dans l’adversité. Chamboulé – écœuré, même – par une séparation avec Jay Farrar dont il ne fut pas à l’origine, Jeff s’est construit comme l’angry young man du duo. La presse spécialisée voyait Farrar comme le véritable artiste d’Uncle Tupelo et misait tout sur Son Volt. Elle allait voir ce qu’elle allait voir. D’abord Tweedy allait lui asséner un chef-d’œuvre crépusculaire en forme de double album (Being There en 1996). Ensuite, quand son groupe serait sacré roi de l’alternative country, il leur en mettrait une bonne en virant pop (Summerteeth en 1999). Et puisque la pop ne suffirait pas, en fin connaisseur de l’histoire des parias de la musique américaine, le leader de Wilco se réincarnerait en digne successeur d’Alex Chilton. Yankee Hotel Foxtrot serait donc son Third/Sister Lovers, un disque malade, réalisé dans l’antagonisme et l’angoisse. Et si pour cela il fallait sombrer dans la drogue, se mettre tout son groupe à dos, y risquer sa santé mentale, et bien il le ferait. En concert, Wilco, c’était un peu pareil : dans certains pays, notamment l’Angleterre, Tweedy affrontait le public, se le mettait à dos. Depuis cette période, qui s’est achevée par un quasi-renouvellement du groupe et un disque rédempteur, A Ghost is Born, le musicien de l’Illinois a préféré laisser son rôle d’anti-héros à d’autres. Il y aurait toujours un Ryan Adams pour jouer le connard de service. Tweedy, lui, se convertirait en père aimant, en mari attentionné et en leader d’un groupe stable et équilibré, constitué uniquement de pointures. En live, ce groupe fait chaque soir des miracles. Nels Cline triture sa guitare durant de longues minutes sur « Impossible Germany » ; Glenn Kotche matraque les fûts sur « Spiders » ; la rythmique brille de tous feux sur « Monday » ou « I’m the Man Who Loves You » ; tout ce beau monde maîtrise la dynamique et le bruit blanc sur des classiques tels que « I’m Trying to Break Your Heart » ou « Via Chicago ». Sur disque, en revanche, Wilco...

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Big Thief – Two Hands

Big Thief – Two Hands

(4AD/Beggars, 11 octobre 2019) On venait à peine de digérer U.F.O.F., le troisième album du quatuor folk-rock new-yorkais emmené par la talentueuse Adrianne Lenker, que Big Thief remet le couvert avec son second disque de 2019. Précédé par un single de 6 minutes, « Not », Two Hands s’annonçait très différent de son prédécesseur. En effet, alors que U.F.O.F. était dominé par une ambiance cotonneuse, ses chansons se présentant comme de petites miniatures fragiles – à l’exception d’un « Jenni » plus tendu – , « Not » semblait plutôt marcher sur les terres du Neil Young électrique avec trois minutes de solo prodigieux sur deux notes à la manière du loner. Le groupe allait-il maintenir cette tension sur l’ensemble de l’album ? Oui et non, comme on va le voir. L’argument promotionnel de Two Hands est qu’il aurait été enregistré en urgence et d’une traite dans un ranch du Texas. Aussi propose-t-on au chroniqueur de l’écouter en deux plages de 16 et 22 minutes respectivement. Si le son est globalement plus brut que sur le précédent, la différence n’est en réalité que de degré plutôt que de nature. Les guitares se font en effet plus électriques et l’album ne possède pas les textures de fond qu’avait U.F.O.F et qui conférait à ce dernier une unité et une forme de confort d’écoute. Tout n’y est pourtant pas aussi intense que sur « Not ». La véritable différence se situe en revanche dans le chant de Lenker, beaucoup plus rauque et pouvant à l’occasion dérailler, ce qui lui donne une charge émotionnelle peu entendue depuis Masterpiece, le premier album du groupe. Après un démarrage en douceur (« Rock and Sing »), la formation propose avec « Forgotten Eyes » une première montée en puissance, portée notamment par les aigus de Lenker sur le refrain. « The Toy » ressemble à une version boostée de « Terminal Paradise » sur le disque précédent. Le refrain, qui voit Lenker mélanger sa voix à celle de Buck Meek, a quelque chose d’un peu dada, on ne sait pas vraiment ce que veut dire « The toy in my hand is real » mais c’est déclamé avec beaucoup d’intensité en tous cas. James Krivchenia fait des merveilles sur le morceau-titre. Il s’affirme de plus en plus en digne successeur de Glenn Kotche (œuvrant notamment au sein de Wilco), c’est-à-dire comme l’un des batteurs les plus sensibles de l’indie pop américaine. On sent qu’il utilise la batterie, non pas comme un instrument unique, mais comme une palette sonore. Il alterne ainsi frappe de fond de temps et breaks plus légers. D’une manière générale, il y a quelque chose de merveilleusement organique chez ce groupe, comme...

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