Jehnny Beth – To Love Is To Live

Jehnny Beth – To Love Is To Live

(12 juin 2020, Caroline) Il y a de cela quelques semaines, un de mes contacts sur les réseaux sociaux a fait un sondage pour savoir quel groupe ou artiste représentait le mieux le rock en 2020 ? Le nom qui est revenu le plus – peut-être celui auquel vous pensez en ce moment-même – fut Idles. D’autres groupes furent mentionnés, notamment The Murder Capital, Fontaines D.C. et Fat White Family. Pas étonnant que ces derniers se soient pris le chou avec le groupe de John Talbot : le rock est britannique, il s’abreuve à la source du post punk et a la gouaille de Mark E. Smith, et il est normal que dans la grande tradition anglaise, on se dispute un peu pour savoir qui est le meilleur. Qui, cependant, saura rappeler à ces coqs de concours, que le grand retour du rock nerveux et tendu fut initié par un groupe composé uniquement de femmes et mené (ô, l’affront !) par une Française. Véritable disque-manifeste, Silence Yourself, apporta un sentiment d’urgence salvateur dans une scène rock qui ronronnait un peu trop et il ne vola pas son 8.7 sur Pitchfork. Pourquoi n’a-t-on pas plus célébré le groupe de Jehnny Beth (Camille Berthomier à la ville) au moment de changer de décennie ? Peut-être est-ce juste parce que le groupe, actuellement en hiatus, n’a pas donné de nouvelles discographiques depuis 2016 ? Toujours est-il que Jehnny Beth, elle, ne s’est pas faite oublier entre temps, ayant présenté sur Arte, Echoes, l’émission rock la plus exigeante proposée depuis un bail à la télévision, la chanteuse faisant dans ce contexte une plus que convaincante Jools Holland. Dans la première émission, diffusée en septembre 2019, on la voyait aux côtés de Primal Scream et… Idles ! Beth ne s’est pourtant pas contentée de passer les dernières années à jouer les faire-valoir auprès d’artistes légendaires ou dans le vent. Elle a aussi collaboré avec eux. Le casting de ce premier album solo, To Love Is To Live, est quand même particulièrement impressionnant : Flood et Atticus Ross viennent rejoindre le compagnon de toujours Johnny Hostile, Talbot vient pousser la gueulante sur un morceau, Igor Cavalera fait un étonnant featuring (j’y reviendrai) et même l’acteur Cilian Murphy vient lire un texte. Un tel pédigrée peut néanmoins faire un peu peur. Va-t-on écouter un patchwork ou un véritable album personnel et bien construit ? To Love Is To Live n’est pas totalement dénué de défauts mais autant le dire tout de suite : ses réussites excèdent largement ses quelques errements.Tout d’abord, si le disque se place clairement dans le sillage esthétique de quelques grandes figures (Nine Inch Nails, bien sûr, mais aussi Angelo Badalementi pour une...

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Paradise Lost – Draconian Times

Paradise Lost – Draconian Times

(Relativity, 12 juin 1995) « The New Metallica! Paradise Lost! The Band You Need to Hear! » Voilà ce que titrait le magazine Kerrang! en juin 1995 (la preuve en image) avec à sa une Nick Holmes, le chanteur de la formation de Halifax, Yorkshire. À cette époque, Paradise Lost était sur toutes les lèvres dans le milieu metal. Icon, leur quatrième album, qui les voyait sortir un peu plus du doom/death de leurs débuts et contenait les micros tubes « Embers Fire » et « True Belief » avait déjà attiré l’attention sur le groupe mais il se murmurait que le disque suivant les propulserait sur le devant de la scène metal britannique. Bien que n’étant pas signé sur une major mais juste sur un gros indépendant, Music for Nations, Paradise Lost semblait bien parti pour faire son Black Album. Paradise Lost ne s’était pourtant pas payé les services d’un Bob Rock. Le producteur de Draconian Times était Simon Effemey, qui avait déjà produit Shades of God et Icon. Cependant, le fait qu’il y ait déjà eu une grosse évolution dans le son et les compositions du groupe entre ces deux albums laissait espérer un nouveau virage stylistique. L’une des grandes caractéristiques de Draconian Times fut de décevoir ces attentes, mais de les décevoir en bien. L’album n’allait finalement pas tourner le dos à Icon. Si l’on veut vraiment faire une comparaison avec Metallica, on comparera les deux disques à Ride The Lightning et Master of Puppets, deux albums très semblables mais dont on sent que le second enfonce le clou du premier. Sur Shades of God, Paradise Lost s’était présenté comme une usine à riffs. Le disque regorgeait d’idées mais peut-être au détriment des compositions. Avec Icon, Paradise Lost avait raccourci les morceaux, varié un peu plus les tempos et s’était mis à composer des chansons plus mélodiques, des versions musclées du rock gothique des Sisters of Mercy, tout en gardant la lourdeur du doom et une voix mi-claire, mi-gutturale du plus bel effet. Draconian Times répète tout cela, mais le fait mieux. Gregor McIntosh, le guitariste et leader de la formation, a récemment déclaré préférer Icon car il lui semblait que Draconian Times était une redite. Je vais être obligé de le contredire : Icon est un très bon disque mais Draconian Times, lui, est l’un des dix meilleurs disques de metal de la décennie durant laquelle il est sorti, et ce n’est pas rien de dire cela d’une période qui a vu naître des disques comme Chaos A.D. de Sepultura ou In The Nightside Eclipse d’Emperor. Avec ce disque, Paradise Lost allait prendre un son prisé d’une poignée d’aficionados de gothic/doom et en faire quelque chose...

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Paradise Lost – Obsidian

Paradise Lost – Obsidian

(Nuclear Blast, 15 mai 2020) Pendant une poignée d’années, au mitan des 90s, Paradise Lost fut mon groupe préféré. Depuis le jour où j’ai entendu « Christendom » sur l’album Icon chez un ami, ma vie de mélomane en a été transformée. Jusqu’à la fin de la décennie, le groupe d’Halifax, Yorkshire m’a permis de m’initier à tout un tas de genres musicaux, tant lui-même évoluait. Du Death lent de ses débuts à la pop sous influence Depeche Mode de Lost en passant par le metal poisseux et sabbathien en diable de Shades of Gods, Paradise Lost a toujours su éveiller ma curiosité. Paradoxalement, cette capacité de renouvellement fut ce qui scella mon divorce d’avec le groupe. Lorsque sortit One Second (1997), cela provoqua en moi un point de non retour. Ce disque, que je considère rétrospectivement comme le meilleur album de metal hybride de la période, brassait tellement large avec son chant clair courageux, ses samples et ses guitares triturées qu’il me fit écouter des choses aussi variées que Massive Attack ou les Smiths. Devant les contrées qui s’ouvraient à moi, je me mettais alors à creuser, oubliant le groupe même qui avait attisé ma curiosité en premier lieu. Dans les années 2000, je ne m’intéressais à Paradise Lost que de loin, écoutant d’une oreille distraite chaque nouvelle livraison en regrettant de ne pas y retrouver l’excitation de mes seize ans. Pas grave : d’autres prendraient la relève. Ce n’est pas que des disques comme Paradise Lost (2005) ou In Requiem (2007) soient mauvais, mais ils manquaient juste un peu de direction et de compositions marquantes. Le groupe semblait avoir du mal à se renouveler, tentant une sorte de synthèse entre ses années gothic/doom et ses années pop, sans vraiment s’engager pleinement. Alors que My Dying Bride s’était à la même époque recentré sur son « cœur de métier » (un doom bien pesant), Paradise Lost souffrait de ce qui avait fait sa supériorité dix ans plus tôt : sa versatilité. Quand arriva The Plague Within (2015), la surprise fut très bonne : boosté par des side projects intéressants (le passage de Nick Holmes chez Bloodbath, notamment), le groupe proposait un véritable disque de doom, intense et puissant, avec un retour au chant death parfaitement maîtrisé, et des chants clairs toujours plus travaillés. On avait le meilleur des deux mondes et en même temps un disque véritablement cohérent et bien foutu. Medusa (2018) enfonça le clou : Paradise Lost était de retour pour dominer à nouveau la scène metal alternative britannique. Ce « retour à la forme » allait-il se prolonger ? Obsidian constitue une nouvelle grosse – et heureuse – surprise. C’est en effet une sorte de...

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Lou Reed – Ecstasy

Lou Reed – Ecstasy

(Warner Music International, 4 avril 2000) Ce disque, le dernier véritable album studio de Lou Reed, a vingt ans ces jours-ci, mais mon histoire avec ce disque en a seize. Tout commence à Benicassim en août 2004. Cette année-là, le festival, qui fêtait ses dix ans, proposait une programmation de rêve. Jugez donc : Einstürzende Neubauten, Kraftwerk, Pet Shop Boys, Teenage Fanclub, Lambchop, Love, Brian Wilson, The Dandy Warhols, Lambchop, The Chemical Brothers, Spiritualized, Morrissey… ah, non, pas Morrissey, celui-ci s’était décommandé à la dernière minute, à tel point qu’on entendait ses musiciens faire la balance. Quel dommage, pourtant, il se murmurait qu’il revenait avec son meilleur album à ce jour, You Are The Quarry – si je suis encore dans les parages dans quatre ans (pour ses 20 ans, donc), je vous raconterai peut-être pourquoi je le considère comme l’un des plus faibles de sa discographie, mais bon, passons… L’un des amis avec qui j’avais fait le voyage vient me dire que ce n’est pas bien grave, qu’il se murmurerait que Lou Reed, qui devait monter sur la grande scène juste après l’ex-Smiths, était en grande forme, tournant avec l’un de ses meilleurs groupes. Et pourtant, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Entendons-nous bien, je pense être fan de Lou depuis à peu près tout le temps. Si mon père n’avait pas de disque du Velvet dans sa pourtant vaste collection, Reed avait très vite fait partie de mon univers musical. Lou Reed Live, collection méconnue de morceaux tirés de la même tournée que Rock’n’Roll Animal, fut l’un de mes premiers vinyles. C’était un exemplaire de médiathèque acheté d’occasion à Pézenas, dans l’Hérault. Jusqu’à ce que je le nettoie récemment, il y avait encore le petit compartiment scotché permettant d’y insérer la carte d’emprunt. Bref, je connaissais bien Lou Reed mais j’avoue que je n’aurais pas misé trois kopeks sur cette prestation « de vieux ». Après quelques ritournelles que je ne connaissais pas, Reed et son groupe (Mike Rathke à la guitare rythmique, Tony « Thunder » Smith à la batterie, Fernando Saunders à la contrebasse électrique et Jane Scarpantoni au violoncelle) nous ont asséné quelques uppercuts, une version fleuve de « Venus In Furs », un tonitruant « The Blue  Mask », une tripotée de tubes (« Satellite of Love », « Perfect Day », « Sweet Jane ») et, en rappel, « Walk on the Wild Side » (pas joué si souvent si l’on regarde les setlists de l’époque). Et Lou avait même souri. Sans déconner. D’admirateur, je passais à fan transi ce soir-là (j’ai sa tronche tatouée sur l’épaule gauche, si vous voulez tout savoir). Un mois plus tard, lors d’une soirée...

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My Dying Bride – The Ghost Of Orion

My Dying Bride – The Ghost Of Orion

(Nuclear Blast, 6 mars 2020) Vingt-cinq ans, ce n’est pas rien. Vingt-cinq ans environ depuis ce concert d’Iron Maiden au Zénith de Paris (Blaze Bailey au chant, ce n’était pas vraiment la période héroïque, même si The X Factor mérite réhabilitation, mais bon, passons…). À l’entrée, la sécurité retarde les spectateurs pressés d’entendre les premières parties. Quand je pénètre dans la salle, dans la pénombre, je vois cette image renversante. Un chanteur agenouillé, ânonnant de sa voix grave une sorte de supplication, et un violoniste arc-bouté sur lui. Autour, des musiciens à cheveux très longs, tout de noir vêtus. Quel contraste avec les types d’Iron Maiden qui fouleront la même scène un peu plus tard, en moule-burnes bariolés, avec leurs coupes à franges. Et cette musique : sombre, lancinante, dérangeante. C’était l’une des plus grosses claques de ma jeune vie de mélomane. Et le nom du groupe ? Et bien, figurez-vous qu’il me faudra de longs mois pour l’apprendre. Le ticket indiquait que les Wildhearts joueraient mais rien concernant la première partie. En 1995, on n’avait pas internet. Aucune recherche Google ne pouvait vous dire quel était ce groupe de corbeaux. Une interview de Steve Harris dans Hard Force me donna la réponse : My Dying Bride. Je me ruais acheter The Angel And The Dark River – je crois que c’était au Gibert de Toulouse mais je ne suis plus sûr. Le choc en live se transforma en choc discographique. Ce groupe, ce serait pour la vie… Enfin, non, pas vraiment… Deux années à vénérer les Peaceville Three, ce triumvirat du Doom/Gothic Metal où l’on trouvait, aux côtés de MDB, Paradise Lost et Anathema. S’ajoutaient les groupes de Century Media : The Gathering, Tiamat et Moonspell, notamment, et voilà à peu près de quoi était fait mon univers musical de l’époque. Je le lâchais vite pour d’autres plaisirs : le black, puis virage indie, trip hop, jazz, puis re-indie et enfin une bonne décennie plus tard, le retour à mes premières amours, sans délaisser le reste. Il fallait alors se rendre à l’évidence. Si Paradise Lost avait connu des écueils (des disques jamais mauvais mais jamais passionnants, du moins avant le retour à la forme inespéré des deux derniers disques) et si Anathema avait quitté le navire metal pour un pop-rock progressif qui doit intéresser certains mais m’ennuie prodigieusement, My Dying Bride était, lui, resté le plus constant. Certes, il y avait eu la tentative nü metal de 34,788%… Complete (ce titre, putain) mais globalement, le groupe d’Aaron Stainthorpe avait su garder le cap malgré les changements de line up, produisant une bonne dose de doom sombre, poisseux, toujours arrimé à cette recette dont il a le secret....

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