5 chansons, 5 disques par Sebadoh

5 chansons, 5 disques par Sebadoh

© Halfbob Quand on a l’occasion d’interviewer un artiste qu’on écoute depuis de nombreuses années, même si ce n’est qu’au téléphone, c’est un moment assez intense, surtout quand l’artiste en question se montre sympathique et accessible, et prêt à répondre avec une grande sincérité. Quand on a l’occasion de l’interviewer deux fois de suite la même année, dont une hors promotion avec la possibilité de discuter de choses qui dépassent ses questions d’actualité, c’est encore plus fort. Mais quand cette deuxième occasion se passe en face à face, juste avant le concert, dans les backstages d’une petite salle avec une ambiance de discussion entre potes, c’est presque un rêve éveillé. Alors quand le tout se clôture par un excellent concert de Sebadoh, on a simplement envie de dire « merci la vie ! ». Et maintenant qu’on a exprimé sa gratitude, on peut prendre le temps et le plaisir de lire cette interview simple et sincère sur cinq des meilleurs morceaux de Sebadoh… et tellement plus. Scars, Four Eyes (III, 1991) Déjà, l’album s’appelle-t-il Three ou Third ?Lou Barlow : C’est Three, comme Led Zeppelin Four. (Rires) C’est une collaboration entre vous et Eric Gaffney, et vous n’en avez pas fait beaucoup… Non, c’est vrai. Au début, si, mais à chaque fois qu’on a collaboré sur une chanson, il l’a regretté après et l’a ressortie sans moi dessus. Je crois que le riff de début est basé sur une de ses idées, puis on est parti de là pour écrire la chanson presque vers par vers ensemble et on l’a chantée ensemble. C’était l’idée de départ du groupe. Enfin, au début l’idée était de combiner nos enregistrements solos, mais en devenant un groupe, puisqu’on jouait ensemble, je pensais qu’on devait composer et chanter ensemble aussi. Il y a eu un bref moment où on a été en capacité de le faire. Cette chanson est l’une des rares qu’on a créée ensemble. Il vous a prévenu qu’il voulait la refaire tout seul ? Il l’a fait comme il le voulait, on en a d’ailleurs fait deux versions : une qu’on a enregistré à deux dans un tout petit studio et la version sur ce disque qu’on a enregistrée à trois. Mais bon, il est très obsessionnel compulsif, donc il pète les plombs quand les choses échappent à son contrôle. Dans ce cas précis, il sort peut-être encore aujourd’hui des versions différentes de cette chanson. Il retravaille constamment ce qu’il a déjà fait car il n’en est pas satisfait. Même quand c’est son propre travail ? Ce n’est pas juste parce que vous étiez dessus ? Non, mais c’est aussi en grande partie pour ça. Le fait que j’ai collaboré sur ce...

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François Corbier – Jours De Blues

François Corbier – Jours De Blues

(Janvier 2019) Difficile de garder du recul face au disque posthume d’un artiste qu’on appréciait sincèrement. Surtout quand on l’a eu plusieurs fois au téléphone, dans des conversations qui ont duré plus d’une heure à chaque fois. Pas de quoi parler d’amitié, évidemment, mais indéniablement un échange véritable et de la sympathie réciproque. Ainsi, quand j’apprenais son décès l’année dernière, c’est un peu plus que des souvenirs d’enfance qui s’en sont allés. D’autant plus que le mélomane en moi savait, de la bouche de l’artiste, qu’il travaillait à un nouvel album qui s’appellerait Jours De Blues, et qu’on devrait peut-être s’asseoir dessus. Cette année, l’album est finalement sorti, en l’état, j’imagine, puisqu’il ne contient que 8 titres, ce qui est peu pour un disque de François Corbier ; pour 33 minutes de musique, donc rien de scandaleux non plus. Comme il nous l’avait dit en interview, celui-ci contient une chanson hommage à Cabu (« Pauvre Jean ») et ce que j’ai la faiblesse de prendre comme une petite pique rigolote à notre système politique (« Caligula »). Peut-être à cause du contexte de sa sortie, la mélancolie est omniprésente sur ce nouveau disque, renforcé par la simplicité des arrangements (guitares, voix, une batterie discrète et puis c’est marre… Là où Corbier est le meilleur, ça tombe bien !). Ainsi, le titre est parfaitement adéquat, d’autant que le blues est autant d’humeur que musical (avec une petite pointe jazzy parfois). Le disque regarde en arrière, c’est indéniable, et une chanson s’appelle même « Nostalgia ». Mais on n’est pas non plus face à un revirement complet du chansonnier, qui avouait lui-même que la nostalgie l’emmerde, puisque sans faire l’apologie du passé non plus, il met surtout en avant son regard tendre, caustique, et profondément humain. Le disque s’achève sur son morceau le plus électrique, « La Communauté », où une fois n’est pas coutume met en musique le texte d’un autre. C’est à s’y méprendre car l’humour et l’absurde du texte, qui revisite Blanche-Neige et les 7 nains, sont tout à fait dans la veine de ce que pouvait écrire Corbier, et on imagine comme il a dû se marrer à enregistrer ça. Et comme il se serait marré à présenter ce genre de chansons sur scène… Au jeu des « et si », on se demandera toujours ce que serait ce disque si la maladie ne l’avait pas emporté. Serait-il le même, ou aurait-il été agrémenté d’autres chansons ? Aurait-il été aussi triste, ou aurait-il eu son lot de chansons blagues pour remonter un peu le moral ? On n’aura jamais la réponse. En attendant, on peut se morfondre d’avoir perdu un chansonnier aussi talentueux, drôle et touchant. Ou...

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Mudhoney – Morning In America EP

Mudhoney – Morning In America EP

(Sub Pop, 20 septembre 2019) Une sortie de Mudhoney est toujours (pour moi, au moins) une occasion de se réjouir. Je crois que je commence toutes mes chroniques du groupe ainsi. Oui, mais, après un live en demi-teinte pour faire patienter, ils avaient enchainé avec un album génial, qui à mon sens n’est pas loin en qualité des sommets du groupe. De quoi être donc très enthousiaste pour la suite. Et la suite ne s’est pas faite attendre, puisqu’à peine un an après, Mark, Steve, Guy et Dan enchainent avec un EP qui reprend en fait un certain nombre de titres sortis de façon plus ou moins exclusive (compilation ou 45 tours vendus sur la tournée). On pourrait critiquer la facilité de sortir une compil’, surtout quand celle-ci ne contient que 7 titres dont une version alternative d’un morceau de l’album. D’accord, mais c’est de Mudhoney dont il s’agit ! Quand ces gars ont-ils sorti un disque pourri et inutile juste pour le fric ? Même leur live « en demi-teinte » est super, même leurs démos de Piece Of Cake en exclu vinyle sont jouissives. Alors forcément, là, encore, on prend notre pied. Et vu que les titres en question étaient quasiment introuvables, c’est une bonne initiative de les réunir pour ne pas avoir à débourser un bras pour les ajouter à sa collection ! Parlons de la musique : les morceaux sont dans la veine de Digital Garbage, forcément, mais montrent assez bien l’éventail du groupe, du punk direct introductif (« Creeps Are Everywhere ») au blues swampy final (« One Bad Actor » et « Vortex Of Lies »), en passant par les influences garage et ce qu’on qualifiera simplement de « grunge » par faiblesse journalistique. Le tout avec une énième démonstration de leur sens du riff inné. Même les morceaux qui pourraient sembler les plus inintéressants, la reprise des Leather Nuns « Ensam I Natt » et la version alternative de « Kill Yourself Live » rebaptisée « Kill Yourself Live Again », sont des réussites. La première a été traduite en anglais par son auteur original et apporte la patte Mudhoney à cette tuerie punk d’une efficacité redoutable, la seconde vire le farfisa et offre donc une version plus proche du live qui n’enlève en fait rien à la qualité ni à la pertinence du morceau. Bref, plus qu’une compilation ou qu’un nouveau disque, on a l’impression d’avoir droit à du rab de Digital Garbage ; même les paroles semblent encore très engagées. Du coup, les mauvaises langues pourraient dire que cet EP n’a que peu d’intérêt. Pour ma part, l’album étant un de mes préférés de la décennie, je profite goulument comme un gamin...

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Shannon Lay – August

Shannon Lay – August

(Sub Pop, 23 août 2019) Le bonheur a des moyens étranges de vous trouver. En 2012, je rencontre Jonathan a un concert pourri de Thurston Moore et Lee Ranaldo. Plus tard dans l’année, Jonathan, qui sait qu’on ne peut plus m’arrêter quand je parle de musique, m’invite à contribuer à son webzine pour lequel il est en manque de rédacteurs. De 2012 à 2019, je charrie régulièrement Jonathan pour son amour de la scène garage californienne (ou « scène Ty Segall ») dont je me désintéresse totalement, vu que les quelques disques que j’en ai écouté m’ont laissé froid. Il comprend que, d’une manière générale, ce n’est pas à moi qu’il faut proposer d’écouter les sorties de ses divers membres. En 2019, Jonathan fait une interview de Mikal Cronin, membre de la scène sus-citée. Mikal Cronin lui parle de Shannon Lay, qui fera sa première partie l’année prochaine. Après l’interview, Jonathan, curieux, écoute son disque et le trouve très bon. Quelques temps après, un jour où je suis bien luné, il me vante les mérites du disque de Shannon Lay, et j’ai l’ouverture d’esprit nécessaire pour dépasser mes préjugés. Voilà, sans cette suite d’évènements, je n’aurais jamais écouté August et ce serait bien dommage parce que la folk de Shannon Lay est magnifique, rappelant une tendresse propre et l’intimité d’Elliott Smith ou Nick Drake, pour citer les références galvaudées. J’ai tenté de placer le terme de « douce mélancolie lumineuse » quelque part, mais j’avais vraiment trop l’impression que ma chronique et ma réputation en général en prendrait un coup. Il parait que Ty Segall est partout sur l’album, mais on s’en fout (d’une manière générale, je me fous de Ty Segall). La star, ici, c’est Shannon, et sa voix ; sur ce genre de musique, c’est à peu près tout ce qui compte, la propension qu’a la voix de l’artiste mêlée à l’ambiance mise en place pour vous filer des frissons. Et les compositions, bien sûr. Je ne vois donc pas trop ce que je peux dire d’autre pour vous convaincre d’écouter le disque. C’est vraiment le genre d’album avec qui vous développerez une relation toute personnelle, selon qu’il touchera ou non votre corde sensible. Pour ma part, vous avez bien compris que ça a fait mouche. Ainsi, je me retrouve pour la première fois de ma vie à m’intéresser (de près ou de loin) à la scène Ty Segall. Tout arrive. Le bonheur aussi. Même s’il a parfois des manières étranges de vous trouver....

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Interview et live report – CAKE

Interview et live report – CAKE

Quand on écoute un groupe depuis l’adolescence, notamment quand c’est le premier vrai groupe qu’on est allé voir en concert, l’opportunité de passer du temps au téléphone avec son chanteur fait ressortir tout le côté fanboy réprimé avec l’âge adulte. Surtout quand l’interview a été tentée deux fois auparavant sans succès (une fois pour les 20 ans de Fashion Nugget, une autre à l’occasion de leur passage à Paris plus tôt cette année). J’ai donc été très tenté de demander à John McCrea, le leader de CAKE, des photos dédicacées et des pin’s. Au lieu de ça, on a abordé beaucoup de sujets dans cette conversation matinale (pour lui), et si le chanteur manquait de café, il n’a pas manqué de verve. “Beaucoup d’arrangements dans la musique moderne sont surchargés. Il se passe trop de choses à mon goût, trop pour que le cerveau humain puisse tout comprendre. Et je pense que nous, jusque-là, nous ne sommes pas tombés dans ce piège !” Il semblerait que Paris n’a pas de chance avec vos concerts. Vous avez prévu quelque chose de spécial pour ce soir ? Des morceaux rares ? Oui, quand on est venus en janvier, c’était la fin de la tournée et j’ai complètement perdu ma voix. En 2011, on ne trouvait plus notre guitariste Xan McCurdy, même si je ne me souviens plus des détails. On a eu beaucoup de poisse, et j’en ai fini avec la poisse ! Mais ce qu’on va essayer de faire ce soir, c’est simplement de faire un concert solide. Ce qui compte, c’est de parvenir à créer une connexion musicalement avec le public. Pour moi, c’est le plus important. Après, depuis la dernière fois qu’on est venus, on a répété d’anciens et de nouveaux morceaux que nous n’avons pas joués à Paris dans les deux cas. Donc il y aura au moins ça. Votre public à Paris semble très fidèle, je vois les mêmes têtes à vos concerts depuis des années. C’est quelque chose que vous constatez aussi ? C’est quelque chose qu’on constate généralement, également hors de Paris, mais si on doit caractériser un public, on pourrait dire que les français en général, et les parisiens en particulier, prennent de grandes décisions musicales et s’y tiennent. C’est fascinant, surtout comparée à la fantaisie fugace des anglo-saxons. Peut-être que les Français sont plus confiants dans leurs tendances esthétiques, assument davantage la manière dont leur système nerveux interagit avec les informations sensorielles. Quand d’autres critères que les sens rentrent en compte dans les décisions, ça s’embrouille, ça devient culturel, tactique… Je crois que les Français ont moins peur de leurs goûts. Quand tu rajoutes des critères culturels, ça devient complexe et tendu. Mais si...

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