Alice in Chains – Dirt

Publié par le 29 octobre 2012 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

Alice In Chains - Dirt

(Columbia, 1992)

Seattle, 1987. Jerry Cantrell, jeune et talentueux guitariste à la tignasse blonde, joue dans un groupe avec son pote bassiste Mike Starr. Un batteur leur est conseillé, Sean Kinney, il se trouve qu’il n’est autre que le petit-ami de la soeur de Mike Starr !

Ils voient jouer le groupe Alice’N’Chainz et sont frappés par l’intensité du chanteur, Layne Staley. Pas de doute, il DOIT faire partie de leur groupe. Celui-ci se tâte et refuse dans un premier temps. Le groupe fait alors passer des auditions et choisit les pires blaireaux du coin, volontairement. Une stratégie payante. Après avoir vu un strip-teaseur aux cheveux rouges chanter pour eux, Layne met fin au massacre et se décide finalement à les rejoindre.

Le nom de l’ancien groupe de Layne leur plait bien mais il fait trop penser à Guns’N’Roses : ils choisissent donc Alice in Chains. S’il est catalogué comme un groupe grunge, puisqu’il est apparu à la fin des années 80 à Seattle où le genre explosait, AIC se rapproche plus du métal ou du hard-rock. Leur son n’a pas grand chose en commun avec celui de Nirvana ou Mudhoney par exemple.

Ils frappent un grand coup avec leur premier album, Facelift qui contient des titres fantastiques comme « We Die Young », « Man In The Box », « Love Hate Love »… Ils capitalisent sur ce succès et saisissent l’opportunité de faire les premières parties de Van Halen et Iggy Pop.

Après ses débuts réussis, le groupe va prendre tout le monde à contre-pied en sortant l’EP acoustique de 4 titres Sap avec les participations d’Ann Wilson (Heart), Mark Arm et Chris Cornell (Mudhoney, Soundgarden). Ils démontrent ainsi que Facelift n’était pas qu’un coup d’éclat et qu’ils sont capables aussi bien de faire pleurer dans les chaumières que d’engendrer des pogos de folie.

Mais ce n’est qu’un EP, une parenthèse, il est temps de songer au second album, celui qui bien souvent constitue un tournant dans la carrière d’un groupe, le fameux album « de la confirmation ». Entre temps, Layne Staley est devenu accro à l’héroïne. Cette addiction aura une forte influence sur le son d’Alice in Chains, de plus en plus noir, de plus en plus unique.

La pochette déjà contraste totalement avec celle de Facelift, qui illustrait l’énergie et la fougue de ces gamins qui débarquent avec l’envie de tout fracasser. Ici, on est dans un registre morbide, avec cette femme à moitié enterrée, gisante dans le désert. On se doute que ça va pas être super festif…

Le disque s’ouvre sur le cri soudain de Layne Staley, un cri de douleur déjà. Et ses premières paroles expriment tout son mal-être (« I believe them bones are me. Some say we’re born into the grave. I feel so alone, gonna end up a big hole pile a them bones. » / « J’ai l’impression que leurs os sont les miens. Certains disent que nous sommes nés dans la tombe. Je me sens si seul, je vais me retrouver dans un grand trou empilé sur leurs os. »). Le duo basse-batterie est lourd et étouffant, les accords de Cantrell résonnent comme des coups de fusil. Ça part tambour battant, on n’a pas le temps de dire ouf que le groupe nous emmène déjà dans les tréfonds.

Le tempo ne ralentit pas sur « Dam That River ». Jerry Cantrell sort le grand jeu alternant riff puissant et imparable en ouverture et série de notes plus légères sur les couplets.

Layne Staley chante sa douleur, sa voix est d’une beauté sidérante, elle prend littéralement aux tripes. Comme sur « Rain When I Die » où ses envolées dans les aigües sur le refrain sont juste incroyables de justesse. Ce morceau fabuleux démarre par une basse apocalyptique appuyée par des sons de gratte rampants, on s’imagine entouré de zombies qui veulent nous choper. Et soudain Cantrell balise le terrain en plaçant des riffs limpides pour s’enfuir de cet univers flippant.

Sur « Sickman », Layne nous rejoue le malade imaginaire forçant les cris de douleur mais on se doute bien qu’il y a une part de vrai là-dedans, surtout que les sons oppressants que lui ont concoctés ses petits camarades n’aident pas vraiment à se sentir au top de sa forme.

Les thèmes varient entre souffrance, addiction à la drogue et mort. L’atmosphère est pesante, presque malsaine. Le groupe a grandi. Sur Facelift, il proposait un metal d’excellente facture, brut de décoffrage. Là, ils jouent avec nos émotions, façonnent leur univers sombre et sordide. On l’a vu avec Joy division et Nine Inch Nails, la souffrance d’un artiste peut parfois donner naissance à des disques extraordinaires, c’est encore le cas ici. Alors c’est sur ça ne donne pas vraiment la pêche ou l’envie de tourner les serviettes mais c’est de la GRANDE musique alors on s’incline, on la boucle et on écoute.

On ne va pas se mentir, la suite n’est pas plus rigolote. Le titre éponyme est glaçant à souhait. Le riff lancinant, la voix trainante de Layne, tout semble fait pour nous donner envie de nous jeter sous un train mais on repousse toujours au prochain titre tellement c’est bon.

Sur « god smack », Layne paraît en plein désarroi, sa voix est chevrotante et on n’a qu’un souhait c’est de le sortir de là.

« Rooster » est un des monuments du groupe, du grunge et de la musique tout court. On démarre en douceur bercé par un son de guitare merveilleux et la voix extraordinaire de Layne avant que tout n’explose comme si on essuyait les bombardements de la guerre du Vietnam qu’évoque la chanson.

Durant tout l’album, Jerry Cantrell nous livre une démonstration de la panoplie parfaite du grand guitariste qui sait varier son jeu et dicter le ton d’un morceau. Le court solo de « Junkhead » est un pur moment de grâce, Jerry tutoie les sommets et nous hérisse les poils. Layne y assume totalement son statut de junkie (« You can’t understand a user’s mind but try, with your books and degrees. If you let yourself go and opened your mind I’ll bet you’d be doing like me. And it ain’t so bad » / « Tu peux pas piger l’esprit d’un drogué mais essaye, avec tes bouquins, tes diplômes. Si tu te laisses aller et que tu ouvres un peu ton esprit j’te parie que tu ferais comme moi. Et ce serait pas si mal… »)

« Angry chair », un des seuls titres de l’album composé uniquement par Staley (avec « Hate to feel »), est renversant. Mais ce n’est pourtant pas grand-chose à côté de ce qui va suivre.

Les deux derniers morceaux de Dirt sont autant de coups de grâce pouvant justifier à eux seuls l’achat du disque. « Down in a hole » est certainement l’un des plus beaux morceaux de l’histoire du rock. Un morceau dans lequel la marque de fabrique du groupe, ses deux voix fantastiques (celles de Layne et de Jerry Cantrell) qui se complètent à la perfection, atteint son paroxysme. La complicité est incroyable, l’harmonie parfaite. Les deux hommes si proches l’un de l’autre, allaient pourtant s’éloigner inexorablement, à cause de l’addiction de Layne qui le poussera à l’isolement, fatal. (« Down in a hole, feeling so small. Down in a hole, losin’ my soul. I’d like to fly, but my wings have been so denied. I’d like to fly, but my wings have been so denied. » / « Au fond du trou, me sentant si petit. Au fond du trou, perdant mon âme. J’aimerais m’envoler mais mes ailes ont été si abimées ! »).

Quoi de mieux que « Would » pour conclure en apothéose cet album exceptionnel ? La ligne de basse introductive de Mike Starr vaut son pesant d’or et, une fois de plus, le duo Cantrell – Staley au chant est merveilleux. Le constat est sans appel, Alice in Chains a pris une nouvelle dimension. L’album devient disque de platine en quelques mois. Le groupe vient de marquer l’histoire de la musique et s’impose comme l’un des piliers incontestés du grunge de Seattle aux côtés de Nirvana, Pearl Jam et Soundgarden.

Layne n’était sans doute pas au mieux au moment de l’enregistrement de l’album, en lutte permanente avec lui-même, ses démons, son addiction. Complètement désorienté dans ce monde où il ne se sentait pas à sa place. C’est dans ces moments-là qu’il tire la quintessence de son immense talent puisant au plus profond de sa souffrance. Comme sur le MTV Unplugged, son dernier testament musical sorti en 1996, où d’apparence livide, il chante divinement bien. La version de « Down In A Hole » notamment est bouleversante, à faire frissonner les plus insensibles d’entre nous. On a le sentiment que Layne sait qu’il n’en a plus pour longtemps et qu’il n’a jamais autant ressenti les paroles qu’il prononce.

Layne Staley décède le 5 avril 2002 d’une overdose de speedball (mélange d’héroïne et de cocaïne), huit ans jour pour jour après la mort d’une autre légende de Seattle, Kurt Cobain. Une disparition passée presque inaperçue auprès du grand public, le rock perdait pourtant une de ses plus grandes voix ce jour-là.

JL

Écoutez « Would ? »

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