Alain Bashung – Osez Joséphine (Barclay)

Publié par le 1 janvier 2013 dans Chroniques, Incontournables | 0 commentaire

bashungEn 1991, Bashung sort d’une tournée qui a suivi l’album Novice, disque expérimental et traficoté qui n’a pas rencontré les faveurs du public. Il se demande quelle orientation donner à sa musique. Il a envie d’enregistrer quelques classiques du rock américain, dont il a toujours été fan, mais aussi d’enregistrer de nouveaux titres, co-écrits avec Jean Fauque, et plus que tout renouer avec des prises de son plus « live », dont il s’était éloigné. Jouer avec des mecs autour de lui, opérer un retour aux sources en quelque sorte. Ce sera Osez Joséphine.

Grand amateur de rock, et admirateur des pionniers américains (Gene Vincent et Buddy Holly notamment), Bashung est un artiste intègre, qui a taillé son chemin dans la difficulté. Pour preuve  son premier album Roman Photo, qui est un échec public, est publié alors qu’il a déjà 30 ans, et qu’il galère depuis plus de dix ans.

Il connait enfin le succès, à l’orée des années 80 grâce à deux singles bien troussés, deux chansonnettes pop, aux mélodies accrocheuses et aux textes énigmatiques et drôles. « Gaby oh Gaby » qui est « belle comme un pétard qu’attend plus qu’une allumette »,  et « Vertige de l’amour » dans laquelle « j’ai crevé l’oreiller, j’ai dû rêver trop fort ». Sa voix identifiable entre mille, nasillarde, mais profonde et grave fait le reste. Ce succès va lui permettre enfin de vivre décemment de sa musique. Après la publication de l’album très rock Pizza, le succès aidant, il prend la route avec son groupe et commence à jouer dans de grandes salles. Il devient vite un artiste très populaire qui vient étoffer le paysage rock français.

Mais Bashung, on l’a compris n’est pas un mec qu’on étiquette ou qu’on met dans la case pop rock facile et vendeuse, et décliner à l’infini « Gaby oh Gaby » ne l’intéresse pas. Rien à foutre du Business. Virage à 360 degrés avec l’album suivant, Play Blessures, qu’il enregistre avec Gainsbourg. Quitte à casser son image naissante, il continue de faire ce qui l’éclate. Le disque est très inspiré par la « cold wave » anglaise (Joy Division), très sombre et déprimant, la musique et les textes (co-signés avec Gainsbourg) à l’unisson. Cependant, la note d’humour qui est sa marque de fabrique est toujours là, « pour un gaucher, porter à droite, vous parlez d’un sublime handicap » clame-t-il dans l’allanguie « J’croise aux Hébrides ».

Boîtes à rythmes, synthétiseurs, un son quasi industriel sur certains titres comme « C’est comment qu’on freine », « Volontaire », « Lavabo ». L’album déroute le large public qui l’avait découvert avec Gaby,  mais il va lui permettre d’entrer dans la cour des grands, et définitivement lui attirer le respect et drainer autour de son œuvre le public rock, et c’est ce qui importe.

Toute son œuvre désormais sera jalonnée de disques enregistrés dans une totale liberté de ton et d’esprit. La plupart sont à classer dans les classiques du Rock Français, même si tous ne rencontrent pas le grand succès public. Avec Play Blessures, Bashung est entré dans la cour des grands, et ses fans reconnaissent en lui l’artiste majeur qu’il est devenu, et qu’il restera. Au cours de la décennie 80, il publie trois disques plus ou moins réussis, mais le style est là, caustique, drôle avec quelques titres  importants comme « SOS Amor », « L’arrivée du tour » ou « Pyromanes ».

Il faut donc attendre 1991, pour avoir l’album du grand retour de Bashung avec « Osez Joséphine », qui contient des titres d’une classe folle. Il part aux US à la recherche d’un studio pour enregistrer et pose ses valises à Memphis. Ce pourrait être pire pour un retour au son « roots ». La cerise sur le gâteau, ce seront les mecs qui vont l’accompagner.
Il ya tout d’abord Bernie Leadon, immense musicien. Ce type est d’abord co-fondateur avec Gram Parson (pote pour l’éternel de Keith Richards) du cultissime groupe de country Flying Burrito Brothers, puis des Eagles, avec lesquels il enregistrera leurs plus grands disques, dont « Desperado » et  « One of these nights ». Le reste du Band est composé du groupe (the Goners) qui accompagne John Hiatt depuis quelques années. La barre est placée très haut, et Alain est aux anges, on le comprend.

Bashung veut faire plusieurs reprises de standards américains. Ce seront « Well all right » de Buddy Holly, « Blue eyes crying in the rain », magnifique ballade country de Willie Nelson et « She belongs to me » de Dylan. Sur les trois titres, Bashung démontre non seulement que c’est un grand chanteur, mais qu’il peut s’approprier ces chansons et leur insuffler sa propre émotion. La version de « She belongs to me » est sublime. Les musiciens qui l’accompagnent sont au diapason (on n’en doutait pas). Ce qui est fort sur Osez Joséphine, c’est que Bashung, en dehors de ces titres repris qu’il a sélectionnés soigneusement, va livrer quelques-unes de ses plus grandes compositions.

« J’écume » en ouverture de l’album est un sublime blues, avec un très beau riff de gratte en intro. Son de guitares très pur et texte très Bashungien illuminent ce morceau, « j’écume, je m’enrhume, j’ai qu’une idée, éternuer, te retourner le canoé ». Grande réussite qui place le disque sous les meilleurs auspices.

« Volutes », poursuit dans la même veine, guitares encore éclatantes, et le texte de Bashung, tout simplement génial « je cloue des clous sur des nuages, un marteau au fond du garage, je cloue des clous sur des nuages sans échaffaudage ». Le titre sonne très country, avec des parties de guitares acoustiques magnifiques et un saxo qui éructe soudainement au beau milieu. Bande-son idéale pour illustrer quelques vidéos de voyage, je peux vous le confirmer. Très grand titre encore. Il y a belle lurette que Bashung n’avait écrit de si belles chansons, c’est sûr.

« Happe » est une magnifique ballade, sur laquelle il pose sa voix avec délicatesse, environnée de nappes de claviers, de parties de slides et d’acoustique. Tant de classe laisse pantois.
Les grands titres s’enchaînent. Retour au blues, avec « Les grands voyageurs », harmonica et « slide » omniprésents. Son très « roots » qui rappelle les grands bluesmen comme John Lee Hooker ou Muddy Waters.
« Osez Joséphine », le titre éponyme, avec son hennissement de guitares en intro, est remarquable, et deviendra un des classiques de Bashung en concert « Marcher sur l’eau, Éviter les péages, Jamais souffrir, Juste faire hennir Les chevaux du plaisir ».

L’enregistrement sera torché en dix jours, un minimum de prise, enregistrement quasi « live » de tous ces titres qui représenteront une grosse moitié du disque. Les titres complémentaires seront enregistrés quelques semaines plus tard en Europe, et notamment  le fabuleux « Madame rêve ».

Que dire de ce titre ? Cette extraordinaire composition montre toute la classe et l’étendue du talent de Bashung. Grand orchestre avec violons et piano sur ce texte sublime qui évoque une femme amatrice d’artifices et de fantasmes sexuels. Bashung récite plus qu’il ne chante, d’une voix profonde et chaude « Madame rêve d’atomiseurs Et de cylindres si longs Qu’ils sont les seuls Qui la remplissent de bonheur ». On est loin du rock, mais proches du sublime, et frissons garantis à l’écoute de ce morceau. Bashung démontre une fois de plus, sa capacité à composer de très grandes chansons, et approcher des genres totalement différents.
Conclusion du disque, avec la dernière reprise de l’album « Night in white satin » des Moody blues. Guitares acoustiques et slide, encore une fois aux avant-postes, sur cette version épurée jusqu’à l’os. Et le chant de Bashung qui file des frissons dans le dos.

Ce disque qui est une véritable renaissance artistique pour Bashung, trouvera le succès mérité auprès du public.
Après Osez Joséphine, point d’orgue dans sa discographie, Bashung continuera à tracer sa voie, avec exigence et classe, prenant son temps pour les enregistrements et publiera encore quelques grands albums. Chatterton, moins facile d’accès mais toujours aussi exigeant, contient quelques perles, comme « Après d’âpres hostilités » funk/jazz rappelant Miles Davis, « Ma petite entreprise » bande-son du film éponyme, « À perte de vue », « Un âne plane ».

Le fantastique « Fantaisie Militaire », auquel contribueront pas mal de grands musiciens, dont Adrian Utely, le guitariste de Portishead. L’album contient quelques grands titres, dont le fabuleux « La nuit je mens », peut-être sa plus belle chanson, en tout cas, celle qui me fait monter les larmes aux yeux dès que monte l’émotion portée par la batterie et les violons, et la voix sublime de Bashung.
Sa dernière œuvre, « Bleu pétrole » écrite avec Gaetan Roussel, paraît un an avant sa disparition. Encore une fois, Bashung fait mouche, en livrant quelques superbes chansons, « Résidents de la République », « Hier à Sousse », « Sur un Trapèze », ou la magnifique « Comme un légo », longue ballade de 9 minutes, où seul accompagné d’une guitare sèche, violon et harmonica, Bashung livre un texte ensorceleur. Tout simplement bouleversant.

Alain Bashung disparait début 2009, mangé par le crabe. Avec sa mort, s’envolait une des plus grandes voix de la chanson et du rock Français. Son héritage est énorme, il a influencé et continue d’influencer nombre de musiciens français. Il est l’égal des plus grands, notamment Gainsbourg, qu’il adorait. Ultime témoignage de cette admiration, Bashung enregistre peu de temps avant sa mort, L’homme à la tête de chou dans son intégralité. Album posthume paru en 2011 cet enregistrement est bien  plus qu’un hommage. Bashung redonne totalement vie au chef-d’œuvre du grand Serge. Il suffit d’écouter la sublime version de « Variations sur Marilou » pour saisir le cœur et l’émotion qu’il a mises dans ces reprises. Sûr que les deux loustics, font le bœuf là-haut enveloppés dans les volutes célestes de leurs gitanes.
Allez, une promesse pour 2013, ceux qui ne connaissent pas Bashung, faites-moi plaisir, allez-y tête baissée et laissez hennir les chevaux du plaisir.

El padre

Écoutez « volutes »

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